Dans le nord du Gard, c’est en prenant soin de sa terre et de ses vignes qu’un Gaec familial parvient à proposer à petit prix un vin de qualité, qui ne contient absolument aucun sulfite.
Ce qu’il faut, c’est trouver un équilibre. » Cette quête, c’est à la fois le travail et la passion de Simon Julian, paysan-vigneron installé à Ribaute, dans le Gard. Lui et son frère Thibaut exploitent une petite centaine d’hectares en polyculture-élevage : céréales (sorgho, blé, orge, tournesol), légumineuses (lentilles, pois chiches), luzerne et fourrages, volailles, quelques cochons et moutons… Et sur 35 hectares, des vignes « cultivées sans produits de la chimie organique de synthèse (désherbants, engrais, pesticides) » et dont le raisin est vinifié et gardé « sans collage, filtration ni conservateurs », garanti sans sulfite. « On utilise un tout petit peu de levure, qui a été sélectionnée dans la nature et qui ne produit pas de sulfite. Pour avoir un ordre d’idée, on ensemence avec 5 kg de levure un volume d’environ…160 000 litres de vin ! Ne marque pas ça dans ton article, on te croira pas ! »
Des animaux dans les vignes
Dans leur ferme, les frangins expérimentent, inventent et fabriquent certains de leurs outils, cherchent les meilleurs rapports entre réalités économiques et respect de la nature, temps de travail et rendements, mécanisation et dépenses de fonctionnement… Et surtout, tout en les cultivant, ils prennent soin de ces terres, en partie héritées de leur père – l’un des fondateurs du label Nature et Progrès – et de leur grand-père – qui en son temps avait « refusé de faire le grand bond dans la chimie ».
Entre deux rangées de sauvignon, le descendant s’accroupit et plante son index dans cette terre. Elle est meuble, aérée, vivante. « Pas loin d’ici, tu peux voir une parcelle défoncée par les roues d’un tracteur, sur laquelle il n’y a pas un brin d’herbe. Les sillons sont pleins de flotte parce qu’elle ne peut plus s’infiltrer… Alors qu’ici il peut pleuvoir, le sol absorbera l’eau. » Entre les ceps, il laisse pousser de l’herbe et sème des engrais verts (1), qui seront par la suite fauchés puis répandus sous forme de broyat pour protéger et nourrir bactéries et vers de terre.
Sur une autre parcelle de vigne, ce sont les volailles de son frère qui font le boulot. Elles désherbent un peu et fertilisent beaucoup. « Remettre de l’animal dans les vignes, il faut le gérer, mais c’est fantastique !, s’enthousiasme-t-il. Je laboure encore un peu, juste en surface. La dernière fois que je suis passé sur une parcelle où on avait mis des poules, j’ai cru que j’avais oublié d’accrocher la charrue à l’arrière du tracteur : la terre était tellement meuble qu’il n’y avait aucune résistance ! »
Simon aimerait, à terme, ne plus du tout travailler le sol. Cela passe nécessairement par une période d’adaptation. « Une touffe d’herbe, ça boit ! Une vigne qui a été habituée à pousser sans concurrent doit s’y réadapter. Elle va notamment le faire en développant des racines plus profondes. » Le vigneron sait que, pendant cette période, les rendements des parcelles concernées baisseront. Aujourd’hui déjà, il récolte environ 10 tonnes de raisin à l’hectare, quand son voisin, en conventionnel, en fait le double. Mais la qualité obtenue et la commercialisation que celle-ci permet n’a rien à voir : l’un vend tout à une coopérative pour quelques dizaines de centimes le litre, l’autre vend tout sous forme de vin, dont 70 % en vente directe depuis le caveau.
«Le vin ne produit pas de sulfite »
Moins de rendement, mais plus de qualité et des pieds en meilleure santé, plus autonomes, ne nécessitant quasiment aucun traitement. C’est grâce à cet équilibre global que les Julian peuvent, tout en proposant des prix extrêmement raisonnables (2), écrire sur leur étiquette qu’il s’agit d’un « vin sans sulfites », ces acides ajoutés comme conservateurs et reconnus nocifs pour la santé. Leurs confrères, encore peu nombreux quoiqu’en augmentation, préfèrent écrire « sans sulfites ajoutés » : ils n’en ajoutent pas directement, mais on peut en trouver des traces, même infimes, que le vin produirait naturellement. « Le vin ne produit pas de sulfites », réfute Simon. Les traces viendraient plutôt de l’activité de certaines levures, de la dégradation de molécules de soufre présentes sur le raisin suite à des traitements, ou encore d’apports de composés soufrés (3).
« Nous, vu qu’on n’utilise rien de tout ça, on sait qu’il n’y en a pas. Alors on l’écrit sur nos étiquettes… » Cette originalité leur a même valu une visite de la Répression des fraudes. Après avoir fait analyser le précieux liquide, les inspecteurs n’ont pas pu sanctionner les Julian : pas le moindre sulfite n’a été détecté ! « Ils reviendront sûrement, mais on n’est pas inquiets… »
Nicolas Bérard
1- Mélange d’avoine, de seigle et de féverolles issus de ses propres semences.
2- Comptez moins de 6 euros en vente directe pour une bouteille d’1 litre.
3 -Par exemple du sulfate de thiamine.







