Fin des années 50 : dans la vallée de la Durance, un petit bout de femme au caractère bien trempé convainc les maires que les enfants doivent faire de la musique. Une autre jeune recrue la rejoint. À deux, elles ont déplacé des montagnes et ne se sont plus quittées.
Dans son fauteuil de velours vert, Arlette Vial hoche la tête en souriant. « Elle dit oui avec les yeux », s’amuse Gilberte Barbier, dont le grand âge n’a pas altéré l’élégance. Arlette, « petit bout de femme » qui jamais ne lâchait le morceau, cheveux courts, à l’aise en pantalon et chemise. Gilberte, grande, cultivée, les cheveux relevés en chignon, souvent en longue jupe sur les photos. Voilà soixante ans que les deux font la paire. En 2016, leurs 80 balais chacune ne les empêchaient pas d’organiser un nouveau concert avec l’orchestre et le chœur qu’elles dirigeaient depuis des décennies, tandis qu’Arlette, infatigable, essayait de recruter de nouveaux bénévoles pour les centres musicaux ruraux. À la maison de retraite, Gilberte ne se résigne pas à vivre dans cet « hospice ». « On m’a mise au repos, mais j’attends de ressortir pour enseigner », clame-t-elle. La parole d’Arlette est devenue lente à la suite d’une attaque ; elle a du mal à en placer une tandis que Gilberte, impatiente, parle pour deux. Malgré tout, leurs mots se complètent. « On peut faire de la musique avec tout, il ne faut pas dire “je fais de tel instrument” sans s’intéresser au reste ! Il faut donner envie, et que tout le monde vienne. La musique, c’est vivant, c’est plaisant. Les notes, ce ne sont pas que des billes noires sur du papier, mais des sons qu’on fabrique et que l’on peut rendre plus ou moins jolis. » La musique pour tous, c’est le credo des centres musicaux ruraux, qu’elles ont développés dans les Alpes-de-Haute-Provence. L’histoire commence avec Arlette, née en 1937 à Manosque, qui grandit dans le bistrot puis le magasin d’articles de chasse de ses parents. La guerre ? Elle se souvient encore de la « trouille » qui l’envahissait. Son père, l’un des chefs locaux de la Résistance, l’emmenait sur son vélo dans les maquis de Manosque, Forcalquier, Volx et Valensole.
La jeune rebelle et le violon
« Elle était son alibi, il disait qu’elle avait des problèmes de santé et qu’il devait la conduire aux sources de soufre, raconte Jean-Christophe Berger, ancien élève d’Arlette devenu directeur de l’école de musique de Château-Arnoux Saint-Auban. Les Allemands sont venus chez elle, son père s’était caché dans le lit de sa grand-mère mourante… Elle était traumatisée. » Après une longue période de rejet de son père, qui était loin d’être un tendre, Arlette renouera avec sa mémoire en mettant ses talents d’organisatrice au service de l’organisation locale des anciens combattants. La jeune fille, rebelle, n’aime pas l’école et la quitte à 14 ans. Mais elle apprend le violon avec Paul Rety, musicien et peintre anti-conformiste venu de Paris. Sur ses conseils, elle entre à 18 ans au Centre de formation pédagogique des centres musicaux ruraux, en région parisienne. De retour en Provence trois ans plus tard, elle convainc le maire de Château-Arnoux-Saint-Auban, une connaissance de son père : la commune la paie pour intervenir dans les écoles primaires, auprès des enfants de paysans, d’ouvriers, d’ingénieurs… « Le caractère d’Arlette a joué un grand rôle, estime Gilberte. Elle expliquait avec tant de conviction l’importance de faire de la musique, elle avait une telle tchatche, que même les gens les plus obtus se disaient qu’elle n’avait pas tort. Ça a fait boule de neige. »
« Toutes les écoles du coin ont eu de la musique »
Gilberte débarque peu après les débuts d’Arlette, quand celle-ci commence à chercher des renforts. De quatre ans son aînée, elle ne vient pas du même milieu. Son père est journaliste, sa mère peintre. Elle a vécu en Suisse, a étudié le piano et le violon au conservatoire. Ses bases musicales sont plus solides que celles d’Arlette, mais elle aussi s’est formée auprès des centres musicaux ruraux qui, aux côtés des MJC et des centres Léo-Lagrange, font souffler un vent d’éducation populaire. Les deux jeunes femmes ne vont plus se quitter. On raconte qu’elles sillonnaient la vallée de la Durance sur leurs solex, des partitions sous le bras. « Petit à petit, toutes les écoles du coin ont eu de la musique, rapporte Jean-Christophe. Et quand elles repéraient des enfants qui chantaient bien, elles allaient démarcher les parents. Elles donnaient des cours particuliers chez elles. Arlette dégrossissait les enfants, Gilberte prenait les bons élèves. » En 1977, une école de musique est créée. Pour diversifier les instruments, Gilberte se met au violoncelle et Arlette à la flûte traversière – petit à petit, d’autres professeurs seront recrutés. Le duo met sur pied des chorales d’enfants, organise des festivals, entraîne tout le monde dans son sillage. « C’était évident pour nous de faire du travail de base pour emporter la jeunesse vers la culture musicale, disent-elles. On s’est encouragées l’une l’autre. Seules, on n’aurait pas réussi à contacter autant de monde. »
« On chantait toute la journée »
Deux jeunes femmes qui vivent ensemble sans maris, éduquent la nièce et le neveu d’Arlette, reçoivent les enfants du coin pour de joyeuses soirées… Ce n’était pas du goût de tout le monde. « Ma mère a plusieurs fois fait ma valise. J’étais tout le temps chez elles ! J’ai eu Arlette au CE1 et j’ai fait de la musique grâce à elle, témoigne Jean-Christophe. Elles nous ont emmenés à Paris voir les musées, on allait voir des spectacles… Beaucoup d’entre nous ont fait de la musique leur métier. » Pour soutenir Arlette, le compositeur Émile Damais, l’un des initiateurs des centres musicaux ruraux, venait chaque année dans la vallée de la Durance pour diriger l’œuvre travaillée d’arrache-pied par la chorale et l’orchestre. « Pendant quatre jours, on chantait toute la journée, à midi on mangeait au self de l’usine, et à la fin on donnait un grand concert, raconte Jean-Christophe. Ce n’est que quand Émile Damais n’est plus venu, à 94 ans, qu’Arlette s’est sentie capable de diriger les grandes œuvres. » Jean-Christophe et ses collègues continuent d’intervenir dans les écoles, et ont fini par remonter un chœur et un orchestre. Ce qu’Arlette et Gilberte leur ont transmis ? « L’esprit d’indépendance et de liberté. On fait les choses simplement, sans trucs administratifs sur les épaules, estime Jean-Christophe. On remplit notre mission : la musique pour tous, amener les enfants et les gens à découvrir des choses. »
Lisa Giachino
Cet article est tiré de notre dossier « Tranches de vieux », publié en février 2023. Retrouvez les autres articles de ce dossier :
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