À Grenoble, un premier carnaval sauvage a été lancé, pour la joie de se réapproprier l’espace public et de contester dans la liesse. L’occasion de s’interroger sur le sens de cette fête populaire qui se perd parfois entre traditions et institutions.
Jadis, dans la région de Grenoble, les femmes et les hommes, sommés de rester dans le rang, livraient à la terre leurs folies et leurs émotions. Elles se répandaient le long des racines, des troncs puis des branches des noyers, jusque dans leurs fruits charnus. Un jour, une tempête fit sortir de son lit la rivière Drac, affluent de l’Isère que l’on surnommait alors Dragon, en raison de ses crues impétueuses. Le Drac emporta les noix pleines des confidences qui se répandirent dans l’air, libérant les voix et les folies.
Le dimanche 12 mars, dans les rues de Grenoble, on pouvait entendre cette légende colportée par d’étranges créatures palmées ou ailées, équipées de tuyaux à histoires, en plein Carnaval du Dragon. « Peut-être que la tradition va prendre », espéraient les orchestrateurs et orchestratrices de la fête, quelques jours avant le départ du cortège. L’avenir dira si une tradition est née de cette première édition, mais elle fut plutôt prometteuse. Débordant de paillettes, de tissus, de pellicules photo ou VHS flottant au vent et scintillant au soleil, le défilé a réuni un bon millier de personnes en une sorte de grand bestiaire chantant et coloré : des dragons crêtés à moustaches et grandes volutes, bien entendu, mais aussi quelques zèbres blancs (et un rose), des hérissons, des souris, dinosaures, girafes, des chimères léopard-mouton-ange-phénix ou princesse-libellule, quelques faunes des bois, des champs et des villes, puis des auto-tamponneuses à deux jambes et une palme de l’innovation pour qui s’est déguisé en pizza.
Autogestion et récup’ en avant
Le tout déambule dans les rues et sur les ponts de la ville, joyeusement et sans autorisation : bienvenue au premier carnaval sauvage organisé à Grenoble ! « On pourrait avoir l’impression qu’il y a du flottement, en fait pas du tout », me confie Géraldine pendant l’atelier de fabrication de masques proposé le matin sur la place d’où partait le cortège. Françoise, une voisine venue avec sa fille Coralie et ses deux petites-filles, partage cet avis. Elle ne sait pas vraiment qui propose, mais « pour un groupe informel, ils sont bien organisés ! », trouve-t-elle. Vu de loin, difficile par exemple de distinguer qui anime l’atelier. Ce qui fonctionne, c’est l’autogestion. Oui, il y a eu des gens pour le mettre en place mais une fois installé, on se débrouille et on s’entraide, dans le respect de celles et ceux qui sont aussi là pour fabriquer leur masque.
Honneur est fait aux déguisements en chutes de tissus et cartons d’emballage. Pour Coralie, « c’est le paradis » de faire toutes ces jolies choses avec de la récup’. Au bout de deux heures, idem, « on » remballe pour laisser place à une petite baraque à frites itinérante et à la cantine à prix libre. Pitas garnis de végannaise ou sauce tomate, salade et crudités. Le centre social autogéré Le 38 avait prêté sa cuisine, tandis que les pains ont été dépannés en dernière minute par un commerce proche, pour remplacer un fournil associatif mobile. Devant, une fête foraine miniature anime la file d’attente qui s’allonge : tournez la mini grand-roue et jouez à Super Sosonics, Apocalyps’rodéo, Toujours pluches ou Oula Oups !
Le temps du repas déborde sur le programme, mais la météo est clémente et les carnavalier·es affluent. Bientôt chanteront les chorales militantes, avant que le cortège se lance dans un parcours encore inconnu de la plupart. Et pour cause : nul ne l’a déclaré. Le départ est prévu place St Bruno, dans le quartier du même nom originellement ouvrier, avec une forte proportion de personnes immigrées et en pleine gentrification depuis quelques années. Un contexte qui rappelle bien d’autres carnavals autogérés, comme celui de la Plaine à Marseille et le carnaval sauvage de Bruxelles.
Dans le quartier et au-delà
Des associations et autres organisations du quartier ont apporté de l’aide matérielle, comme la pépinière La Capsule, l’union de quartier, ou des commerçants. Mais il s’agit de ne pas confondre avec la fête d’une structure en place : « notre proposition est plus ouverte sur le quartier et sur ses différents modes d’engagements », me précise une des personnes impliquées dès les débuts de l’aventure, il y a à peine trois mois. En amont, l’invitation a été passée dans les MJC et autres associations et collectifs d’habitant·es, ainsi que chez les commerçants et sur la place du marché, institution du quartier qui se tient presque chaque matin de la semaine. Alors beaucoup de voisins sont présents, dont de nombreux enfants venus voir, pendant leur escalade de la Dragonne, le grand jeu en bois qui trône sur la place.
Le Drac coule non loin et teinte l’esprit de la fête des légendes qui l’entourent. Il est aujourd’hui bien endigué mais la foule qui va bientôt déferler, comme le fleuve à ses débuts, entend faire céder les barrières et noyer les rues de ses folies, de ses envies et de ses revendications sociales. Avant de partir, quelques consignes sont lancées au mégaphone : suivre la tête de cortège, rester groupé, bloquer les intersections, donner des bonbons aux automobilistes mécontent·es… Ne pas déclarer, c’est léger administrativement, mais ça demande d’assurer soi-même la sécurité. Et tout se passe bien, malgré quelques traversées et blocages ambitieux, comme sur le pont de Catane, boulevard qui enjambe le périphérique devant l’entrée duquel il faudra donc passer. C’est tout juste si l’on aperçoit une voiture de la TAG (Transports de l’agglomération grenobloise) pour gérer les passages des tramways et deux policiers qui observent. Pendant que dans le cortège, c’est la liesse antirépression.
« À bas l’Etat policier »
« Carnaval d’la dragonne, carnaval d’la dragonne », entonnent les premiers de cortège lors d’une pause au bout d’une rue piétonne, répandant l’hymne du jour. L’air est repris par les fanfares puis par l’assemblée sautillante, avant que se transforment les paroles : « À bas à bas l’État, à bas l’État policier ! » La chanson résonne avec enthousiasme et se répand dans la foule à froufrous. Il faut dire que pour l’occasion, un réseau national de chorales militantes a été sollicité et a répondu largement présent. De Chambéry, Toulouse, Marseille ou de Bretagne, les choristes ont sélectionné un répertoire commun de chants festifs féministes, anticapitalistes, pacifistes, antifascistes, antiracistes… Deux fanfares sont là aussi, dont la « fanfare de lutte », qui d’habitude vient égayer les manifestations, et « la mort subite », qui avait déjà joué pour des carnavals municipaux, mais pour qui il était heureux de sortir des institutions.
Aucun thème cette année, mais en somme, c’est « la lutte contre les oppressions systémiques » et pour la réappropriation de l’espace public, ainsi que quelques messages ponctuels – contre les stations de ski par exemple –, qui rassemblent aujourd’hui autour de M. Carnaval, dragon vert à langue pendante, noire et velue. Il est suivi du char « barbecue municipal », dont les flammes de carton entament un maire à lunettes, trapu et couronné, avec sa caméra de vidéo-surveillance au-dessus de la tête. Une dragonnette tout juste sortie de son œuf mène le défilé.
« C’est le moment où ça existe collectivement, où il y a une acceptabilité de ça », témoigne Gravier, qui a l’habitude de danser dans la rue, comme ça, avec quelques ami·es, se faisant arrêter presque systématiquement par la police. Parce que danser en pleine ville sans raison, même avec peu de musique, dérange.
Joie militante
Dans l’assemblée, le sentiment le plus partagé est celui de tout renverser dans la joie. « La fête du slip du peuple », résume Arsène. Et un peu plus. Car le carnaval est connu pour son principe de folie et de renversement. Inversion des rôles, les grands deviennent petits, on raille les puissants, les faibles prennent le pouvoir. Symboliquement, un carnaval qui n’est pas géré par une institution donne nettement plus de couleur à cette fonction, « en n’étant pas descendant », me souligne une chimère ailée. La rue est investie, sans autorisation, par toutes celles et ceux qui le souhaitent.
Pour autant, quand part le cortège, Camille, qui défile tranquillement, pense aussi à d’autres carnavals de l’agglomération : « J’ai quand même envie de dire que ce n’est pas le seul carnaval de la ville et qu’il y en a d’autres qui marchent, comme celui de la Villeneuve [quartier classé en zone prioritaire, Ndlr], avec beaucoup de familles du quartier. Un défilé non déclaré comme celui-ci, tout le monde ne se sent pas légitime à y aller. » Certes, et force est de constater que pour cette édition, c’est avant tout un large réseau militant qui est présent. Qu’importe, « il faut faire un premier pas avant de rassembler au-delà », me souffle un son de cloche.
Plus loin sur le parcours, Marine et Simon, « zèbre rose à parapluie iridescent », partagent leur vision de ce moment de « contestation joyeuse », de « rigolade irrévérencieuse » et surtout gratuite, « contrairement au festival de Nice où on paye pour être assis dans des gradins et voir passer des chars », témoigne Marine. « Là, c’est protestataire, on remet en cause des figures d’autorité. J’avais envie de soutenir le côté militant. Et ça pose la question de comment on remet de la joie dans les luttes, pour les rendre désirables. Il faudrait qu’il y ait l’esprit du carnaval dans les manifs ! », s’exclame Simon. Dans les bouches et les esprits, aujourd’hui, il s’agit de « ramener de la vie », « être dans la joie », « faire la fête tout simplement », « être qui on veut, transformer les valeurs, lever le voile et s’en mettre plein les yeux », « animer le quartier et les gens », « être dans l’illusion, au sens magique du terme, se transformer dans la multiplicité, lâcher les barrières de classes, laisser la liesse faire du frschhh ! »
Au bout d’une heure et demi de déambulation, la foule chante à nouveau puis se prépare au traditionnel feu expiatoire. Carmantran (1) flambe entre une salle de concert, un centre d’art contemporain, des immeubles récents et des bars, au son des slogans militants : « Siamo tutti antifascisti » (2), « À bas l’patriarcat », « La retraite à 60 ans on s’est battu pour la gagner, on se battra pour la garder », entouré d’une foule motivée, qui a ensuite brûlé ses masques dans les braises du dragon. Imaginons alors que tel un phénix de récup’ s’autogérant dans les cendres, renaîtra un carnaval encore plus grand et rassembleur l’année prochaine.
Lucie Aubin
1 : C’est une dénomination de Monsieur Carnaval en occitan.
2 : Slogan en italien qui signifie « Nous sommes tous antifascistes ».








