Bienvenue dans les Deux-Sèvres, le paradis du chabichou du Poitou ! C’est ici que l’on trouve la plus grande usine de fabrication de fromage de chèvre au monde. Chez Soignon, les pauses sont millimétrées, le boulot est rude et l’ambiance délétère. Plongée dans les rouages du fromage à la chaîne.
A part les 25 000 tonnes de fromages de chèvre produits chaque année, rien ne s’échappe de l’usine Soignon. Pourtant, après moult recherches, j’ai enfin pu rencontrer deux intérimaires qui ont vécu de l’intérieur le sale boulot dans une fromagerie industrielle. Morgan a bossé pendant six mois dans cette fabrique, située à Saint-Martin-de-Saint-Maixent (79), qui tourne 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Une très très grosse usine de 20 000 mètres carrés, toute en inox et en charlottes, avec des chaînes de montage et les contremaîtres qui vont avec. « Personne ne reste, il n’y a que des intérimaires, des jeunes d’une vingtaine d’années qui restent un jour, deux jours, une semaine et qui se barrent ensuite. Et puis les plus courageux qui viennent pour se faire du fric. Physiquement, c’est rude, c’est fatiguant », lance le grand gaillard.
Soignon est une filiale du groupe industriel Eurial, qui a fait 2,5 milliards d’euros de chiffres d’affaires en 2020. Eurial est la branche lait d’Agrial, entreprise agroalimentaire française qui a fait 6 milliards la même année. Au tout premier maillon de la chaîne de fabrication, Morgan était chargé de frotter à la main de grands draps remplis de caillé pour décoller le fromage frais et en perdre le moins possible. Tous les jours, des centaines de toiles maintenues par des barres en inox passent devant ses yeux. Un collègue est avec lui pour l’aider à les secouer, et un troisième réceptionne les draps sales et vides. Une équipe d’une quinzaine de personnes en trois huit. « Ma chaîne s’arrêtait lorsque le lait caillé était salé dans de grands bacs. Je ne savais même pas où les fromages étaient moulés dans l’usine ! »
« C’est comme ça, c’est un boulot de merde. »
Puisque la production envoie du bois, on n’a pas le temps de lambiner avec l’hygiène. Morgan enfile ses chaussures blanches qui ne quittent pas l’usine, un pantalon et une veste, lavés tous les jours. Il met une charlotte avec une capuche qui « serre la tête » et un voile devant le visage. Si bien que ne dépassent que ses yeux pour travailler. « On doit aussi se laver les mains, tous alignés, avec le contremaître qui vérifie si l’on fait ça bien. » Pour compléter le défilé, les ouvriers portent un casque anti-bruit, car ils bossent dans le vacarme en permanence : de la ferraille qui frotte contre la ferraille, et le ronronnement glacé de gros ventilos réfrigérés. « Pour s’entendre avec ses collègues, il fallait un peu gueuler. J’en profitais pour réfléchir et peaufiner mes projets d’après, comme mes voyages en camping-car, explique Morgan.
C’est pas le taf qui te suis en rentrant chez toi, tout simplement parce que ce n’est pas intéressant et que ça ne vaut pas la peine d’en parler. Quand tu arrives, tu mets ton cerveau sur off. C’est comme ça, c’est un boulot de merde. »
Soignon à la pointeuse
Pendant les huit heures de travail par jour, les ouvriers n’ont pas vraiment le temps de casser la croûte en dégustant les bûches de chèvre que leurs camarades ont confectionnées. Les pauses sont chronométrées à la seconde près. Douze minutes et pas une de plus. « À ce moment, tout le monde part en même temps. Comme on était situés au sous-sol, on devait remonter les deux étages, nous changer, aller fumer une clope, nous rhabiller et redescendre à l’atelier. Tu dois badger et ça ne rigole pas avec ça, donc tu dois courir dans les couloirs.»
Pour entrer dans l’enceinte de l’usine, les salariés passent leur badge magnétique qui leur ouvre la porte. Et pour les pauses, chacun passe sa petite carte, tape son code et l’horloge s’enclenche. Avec d’autres, Morgan filoute un peu et s’arrange avec des collègues pour descendre à l’atelier à tour de rôle et badger pour qu’une personne puisse profiter d’une ou deux minutes de plus. « Ces temps de pauses, c’est à la limite de l’illégal, même si j’imagine qu’ils ont le droit de le faire. C’est pas le genre d’usine où il y a une bonne ambiance et où les gens sont amis. Même quand j’engageais la conversation, c’était un peu maussade. En fait, les gens en ont marre, ils ont hâte de faire leurs heures et de rentrer chez eux. » Le travail est payé un peu plus cher que le Smic. Entre 1 200 et 1 300 euros par mois pour 3 à 4 jours de travail par semaine. Mais si les employés ont envie de faire des jours et des heures en plus, c’est possible. Soignon réclame toujours des (gros) bras. Et il n’y a pratiquement que les responsables d’unité de production qui sont embauchés en CDI.
À moins de 30 bornes de là, Morgan a été intégré dans une fromagerie à Melle. Un atelier de fabrication au lait cru « à taille humaine » de dix salariés, où il faisait « absolument tout. J’allais chercher le lait à la ferme avec le camion. Il y avait aussi d’autres tâches : vider le lait, le stocker, mettre les ferments, mouler les fromages à la louche et retourner les fromages frais ou affinés. Là, j’ai découvert l’esprit d’équipe ». Incroyable de se dire ça, mais ici, les secondes ne sont pas comptées. On boit un café, on discute pendant une demi-heure ou trois quarts d’heure, et on y retourne bien sûr après. « Dès que tu as fini, tu ne t’en vas pas en courant, tu restes pour aider les autres et ça ne te dérange pas de le faire. Quand tu es chez toi, tu espères que les collègues ne galèrent pas. »
Les temps modernes
Chez Soignon, on voit le genre. En fabrication, il n’y a que des hommes. Et beaucoup de femmes à l’emballage. « C’est un milieu un peu macho. Apparemment, il faut être assez grand et costaud pour fabriquer les fromages de chèvre », argue Morgan. Pour un petit CDD d’été de deux mois, Lisa est donc entrée à la fin de la chaîne. La jeune femme de 18 ans débarque à l’usine. Elle charbonne cinq jours par semaine pour gagner 1 800 euros. Elle est formée avec un tuteur pendant une journée : une matinée d’observation et un après-midi en autonomie, avec l’aide de quelqu’un si besoin. « J’étais super motivée au début, car je savais que j’allais me faire pas mal d’argent. Mais au bout de la première semaine, le rythme était trop rapide, j’étais fatiguée, même en rentrant chez moi, j’étais décalée, je n’avais plus de vie sociale. Je me suis dit que je ferais absolument jamais d’heures sup. »
Le dimanche après-midi, elle ne travaille pas. Le lendemain matin, ses chefs lui filent son emploi du temps. Sur le tableau, il y a cinq chaînes : A, B, C, D et E selon les types de fromages. Et ça change à peu près tout le temps. Les toutes petites bûches arrivent sur la ligne A, la plus simple, la plus lente. « La D, c’est la plus dure, avec les gros fromages de 300 grammes. Ils arrivent, ils arrivent, ta table est remplie, tu dois vite récupérer les produits et vite fermer le carton. Puis, tu cours pour les récupérer. C’est limite, il faudrait être trois pour faire ça alors que l’on est tout seul. En vrai, c’est chaud. » Toutes les 45 minutes, les postes tournent. Une fois au ramassage, Lisa est chargée d’installer les cageots dans des palettes, puis les déplace au « transpal » avant de les envoyer dans l’ordre pour les camions qui vont livrer tous les supermarchés du pays.
Les frometons sont enrubannés de plastique mécaniquement. Au tout début, ils arrivent sur une grille. Lisa les décroche et les met sur un tapis roulant qui les emmène dans une machine pour emballer. « Si la machine beugue, on déballe tous les fromages et on envoie tout le plastique à la poubelle, c’est pas fou quand même ! »
Un directeur débarqué de chez Danone
À la fin du XIXe siècle, 80 éleveurs de chèvres fondent la laiterie Soignon, du nom du petit ruisseau qui coule à côté de leur coopérative. Depuis 1895, l’entreprise a bien trop grandi, même si la fameuse chèvre brune emblématique de la marque a toujours son ruban rouge. Aujourd’hui, l’usine embauche environ 400 salariés. « Les femmes à l’emballage sont toujours en train de regarder l’heure. Si depuis 40 ans, tu grattes chaque minute qui passe, ça doit être terrible. Ça se voit qu’elles ne sont là que pour l’argent. Elles-mêmes nous disaient de nous bouger pour les études ! » Des études, les grands dirigeants de cette multinationale de l’agroalimentaire en ont fait à la pelle. Avant de devenir le directeur général d’Eurial en septembre 2019 et de passer des années chez Danone pour occuper plusieurs fonctions de directeur du management du développement du marketing du je-ne-sais-quoi pour les filières de Roumanie, d’Inde ou de République Tchèque. Gilles Rabouille est passé par l’Essec, une business school, autrement dit une grande école de commerce qui forme de futurs dirigeants d’entreprise aux durs rudiments du management. « Le grand patron d’Eurial, tu ne le vois pas se balader dans l’usine, ça c’est sûr », se marre Morgan. Mais sa mission n’est pas des moindres. Voyez plutôt : « Poursuivre la stratégie de création de valeur d’Eurial basée sur le développement de marques fortes, sur un ancrage territorial cohérent à l’international et sur une expertise renforcée en ingrédients laitiers. »
Clairement, Gilou ne sait pas vraiment ce qu’il fait. Mais il fait du pognon, et il le fait bien. Il est bien possible que l’usine Soignon aille s’agrandir ailleurs. Les dirigeants veulent de nouveaux hectares, et pas sûr que la petite commune de Saint-Martin-de-Saint-Maixent puisse assurer la superficie. « J’ai trop de respect pour les femmes qui travaillent ici depuis 40 ans. Ce que les robots font, elles le faisaient à la main il y a encore quelques années, analyse Lisa. Avec le temps, on devient comme elles. Les premiers jours, j’avais trop trop mal au dos et aux genoux. Et puis après, je n’ai plus rien senti. J’avais pris l’habitude. »
Clément Villaume








