Publié en 2006, le court roman L’homme semence, de la mystérieuse Violette Ailhaud, a remporté un immense succès. Dix-huit ans plus tard, l’éditeur Jean Darot a révélé qu’il en était l’auteur. Après L’enfant don, son nouveau roman La femme île clôt une trilogie qui a « fait parler la femme » en lui.
2006 : la toute petite maison d’éditions Parole (1) publie un tout petit livre, sans soupçonner l’ampleur de son succès à venir : L’homme semence, écrit en 1919 par la mystérieuse Violette Ailhaud. Cette habitante des Basses-Alpes raconte comment son village, à la suite de la répression du soulèvement républicain contre le coup d’État de Bonaparte, en 1851, s’est retrouvé sans hommes. Lorsque, deux ans plus tard, un homme apparaît, les femmes décident qu’il sera leur mari à toutes…
Traduit en huit langues, ce court roman est réédité dix fois et adapté au théâtre, au cinéma, en BD, en danse, en conte ou encore en gravure ! L’identité de l’autrice pique la curiosité du public, des journalistes, des universitaires… En 2019, l’émission de France culture, La fabrique de l’Histoire, s’intéresse à la question. Serait-ce un texte caché de la romancière Maria Borrély, qui a vécu en Haute-Provence ? Les hypothèses vont bon train jusqu’à ce que l’éditeur, 18 ans plus tard, mette fin aux rumeurs : c’est lui, l’auteur de L’homme semence.
“Il n’y a qu’une femme pour avoir écrit cela” ?
« En 2006, nous venions de créer la collection “main de femme” avec un premier titre, Rouge comme un cœur dans la bouche de dieu, d’Isabelle Hasbroucq, explique-t-il dans une lettre aux libraires. Les mois passaient et nous n’avions pas d’autre manuscrit. J’ai donc écrit L’homme semence pour que la collection ait un second titre. Comme les auteurs de cette collection devaient impérativement être des autrices, il a bien fallu inventer le personnage de Violette Ailhaud. Très tôt, nous avons entendu : “Il n’y a qu’une femme pour avoir écrit cela.” Pour ne pas prendre les lectrices à contre pied, nous avons choisi de nous taire. »
Cette révélation a cassé la magie qui entourait l’ouvrage, même si la plupart des partenaires de l’éditeur ont compris. « Il y a seulement une libraire qui ne veut plus me parler. Elle m’a dit : “Pendant des années, tu m’as fait mentir”, nous raconte Jean Darot. Nancy Huston, qui a traduit le livre en anglais, m’a dit aussi que je l’avais “un peu flouée”. Je lui ai répondu : “Si je te l’avais dit, tu ne l’aurais pas traduit de la même façon !” Pour les filles qui ont fait la BD aussi, ça aurait trop changé les choses, je ne pouvais pas leur dire avant. Beaucoup de troupes de théâtre se retrouvent un peu perdues. Je leur dis qu’elles ne sont pas obligées de parler de l’auteur : ce qui compte, c’est que ça circule ! » La levée du secret permet aussi de s’interroger : « Qu’est-ce qu’une écriture genrée ? On en a débattu avec des lycéens.»
L’organisation sociale atypique des Pyrénnées
Si Violette Ailhaud a semblé si réelle, c’est, estime Jean Darot, parce que « ce n’est pas moi qui ai écrit, mais la femme qui est en moi ». Né dans une fratrie de quatre garçons, suivie d’une petite sœur beaucoup plus jeune, « j’étais la fille aînée de ma mère : j’aimais la couture et ce genre de choses, même si je n’ai jamais douté d’être un homme, dit-il. À quinze ans, j’ai trouvé ça injuste que les garçons ne puissent pas porter d’enfant. Quand la mère de ma fille a été enceinte, j’ai arrêté de travailler pour vivre la grossesse. J’ai toujours écouté ce que disaient les femmes ».
Pour écrire sur l’enfantement ou l’allaitement, « j’ai dû creuser dans mes tripes et celles de mes compagnes ». Il ne s’est pas arrêté là, publiant chez une autre petite maison d’édition, Passiflore, L’enfant don (2023) et La femme île (2024) (2). Encore des récits très courts, par lesquels les narratrices nous plongent dans un épisode méconnu de l’Histoire. Dans L’enfant don, on découvre l’organisation sociale atypique des villages des Pyrénées, reposant sur des maisons familiales dont la responsabilité était confiée à l’enfant aîné, qu’il soit garçon ou fille, et fédérées en communes pour gérer les forêts et estives. Avec en arrière-fond la guerre civile espagnole, la narratrice décide, avec son mari, de concevoir un enfant pour un couple stérile. Dans La femme île, il met en scène une communauté de femmes, sur une île bretonne, dont tous les hommes ont péri en mer. L’intrigue pose à nouveau, en écho à L’homme semence, des questionnements sur la maternité, l’adoption…
« Un peu comme les romans policiers »
En préface de L’enfant don, Jean Darot remercie sa mère d’avoir « mis le ver dans le fruit de la question des origines en nous criant, un jour de colère, que nous n’étions pas ses enfants, qu’ils avaient dû se tromper à la maternité. Il faut dire que venues d’une femme responsable du service des orphelins dans une préfecture, et qui nous entourait d’enfants dits “de l’Assistance” à chaque période de vacances, ces paroles étranges, même si nous ne les avons pas crues, m’ont offert la possibilité de m’interroger sur qui je suis ». Être certain de savoir d’où l’on vient, d’être un « vrai Français » : Jean espère contribuer à faire bouger ce genre de conviction. Ses récits libèrent aussi une parole intime. « J’ai des témoignages, comme celui d’un libraire qui m’a raconté qu’à deux ans et demi, ses parents l’avaient donné à sa tante qui ne pouvait pas avoir d’enfants. »
Avec ses livres qui se lisent vite et circulent facilement, il a le sentiment de « servir à quelque chose » en faisant connaître le travail des historiens de l’association 1851, de l’ethnologue Isaure Gratacos sur le statut particulier des femmes pyrénéennes, ou encore l’histoire des Penn Sardin, ouvrières bretonnes qui ont lutté pour des salaires décents. « C’est un peu comme les romans policiers d’aujourd’hui, qui traitent de sujets que les lecteurs n’aborderaient pas par des textes universitaires. » Avec en plus, ce fil rouge : « Comment les femmes, face à un conflit ou une catastrophe, ont une réponse collective et intelligente, pour la vie. »
Lisa Giachino
1 – Nous avions réalisé un reportage sur les « Soupes aux livres » des éditions Parole, en décembre 2012 (n°70). 2 – Jean Darot a aussi écrit L’amer du thé (2020) et Les cavaliers de Repentance (2021), éd. Parole.







