--Article réservé aux abonnés numériques--
Adultes, ils apprennent à lire et à écrire pour la première fois de leur vie, dans une langue qu’ils ne parlent pas toujours : le français. On est allés à un module d’alphabétisation organisé par l’association lyonnaise Langues comme Une. On vous raconte.
Il en faut, de l’énergie, pour arriver au sommet. Mais tous les grands alpinistes le disent, c’est là le plaisir. C’est le plaisir qui se lit, derrière le masque, sur le visage des membres du petit groupe qui contemple Lyon en ce moment, ce mercredi 14 avril. Depuis l’esplanade de la colline de Fourvière, sous un soleil radieux, Lyon est à leurs pieds. Environ 150 mètres de dénivelé positif depuis les quais de Saône. Mais la performance n’est pas là. D’ailleurs, ils ont pris le funiculaire. Et c’est justement leur victoire, d’avoir pris le funiculaire, car ils auraient sûrement trouvé plus facile de monter à pied. En effet, pour prendre un funiculaire, mieux vaut savoir lire. Le petit groupe est analphabète, ou presque : la sortie à Fourvière marque la fin d’un module d’alphabétisation qu’ils ont suivi. On n’apprend pas à lire en 60 heures, surtout quand on est adulte, et qu’on veut lire et écrire une langue qui est différente de sa langue maternelle. Mais rejoindre un point A à un point B en transport en commun, c’est déjà un exploit dont eux seuls peuvent véritablement mesurer la valeur. Pour l’heure, on savoure, on contemple, on commente l’ascension dans un français approximatif, et on montre du doigt le chemin parcouru dans le dédale urbain. La photo de groupe ne se discute pas.
« La honte de l’analphabète »
Une semaine auparavant, le même groupe se trouvait encore au point A, dans une pièce aménagée en salle de classe. Au tableau, un monsieur d’un certain âge écrit « Wercredi 7 avril ». Il se retourne, souriant, attendant le verdict. Depuis le fond de la classe : « Hé papa ! Tu as inversé le “M” ! ». Le petit groupe rigole, les uns parce qu’ils ont compris, les autres parce que les autres rigolent, à commencer par l’homme au tableau, Ghulam, le « papa » du groupe. Delphine, la formatrice, sourit et relance : « C’est pas mal, Ghulam, il y a juste une chose qui ne va pas. Qui veut l’aider ? Asmaou peut-être ? » La jeune femme au perfecto et à la casquette en jean a compris la demande de Delphine et se lève pour aider Ghulam. « Montre-lui le geste avec la main », poursuit Delphine. Mais Ghulam ne comprend toujours pas. « Prends sa main, et aide-le à tracer le “M” ». Asmaou efface le « W » et écrit le « M » avec la main du monsieur. « Ah ah ! Voilà Papa ! », félicite Stella depuis le fond de la classe. Le groupe applaudit le vieil homme qui va se rasseoir.
« Oui, on rigole beaucoup, on applaudit beaucoup pendant les séances. C’est une atmosphère de travail très importante. » Delphine Morinière s’explique :
« On voit notre module comme un temps qu’on leur met à disposition, poursuit-elle. Notre job, c’est de les mettre suffisamment en confiance pour qu’ils puissent trouver ce qu’ils cherchent. On en est à notre sixième module de ce type, et il n’y a jamais eu d’abandon volontaire, preuve que ça marche. Pour certains, il y a un déclic dans l’apprentissage de la langue, d’autres n’ont pas ce déclic, et continuent à venir pour les liens qu’ils tissent dans le groupe, simplement pour passer ces moments-là ensemble. C’est peut-être plus important pour eux que la maîtrise de la langue, alors tant mieux s’ils trouvent ça. »
Langue bantoue, couchitique, germanique…
Delphine Morinière et Marie Di Folco animent à tour de rôle ce module « alpha » qu’elles ont créé. Si l’on commence par le plus jeune, il y a Moussa le Ghanéen, qui parle parfaitement une langue indo-européenne germanique (l’anglais) que, par contre, il ne sait pas écrire. Il y a ensuite Stella, originaire de Centrafrique, Asmaou de Guinée, et Martine (1), qui ne veut pas que l’on sache d’où elle vient. Toutes les trois sont à l’aise à l’oral, mais l’écrit leur manque. La cinquième du groupe est Aline, plus réservée, qui commence à se faire comprendre à l’oral autrement qu’en souahili, une langue bantoue parlée couramment en Afrique des Grands Lacs. Vient ensuite Amina, plus âgée que ses précédentes camarades. La dame parle couramment l’amharique, l’oromo et le somali, trois langues de la famille des langues couchitiques. Quant à « papa » Ghulam, il parle le dari, une des 40 langues répertoriées en Afghanistan. Pour autant, l’ancien paysan communique sa joie d’être là par de nombreux gestes et sourires.
Le groupe transpire la diversité et la richesse. On devine que le parcours de chacun des membres pourrait être le sujet d’un documentaire à lui tout seul. Mais en ce moment, chacun profite du présent et travaille à l’avenir. Marie et Delphine ont appelé leur association « Langues comme Une ».
« Tout ce que l’on sait d’eux, c’est qu’ils ne sont jamais ou très peu allés à l’école. Mais on ne sait pas si c’est à cause de la guerre, de l’éloignement géographique ou de raisons économiques. On ne demande pas leur parcours. » Réfugiés politiques juridiquement reconnus, ou en cours de procédure, ou déboutés, ou inclassables, Marie et Delphine ne regardent que la motivation et l’adéquation du module avec les besoins des personnes. La formation ne coûte que 5 euros, c’est-à-dire le prix de l’adhésion à l’association, mais les places sont rares, seulement une dizaine. Les deux enseignantes ne retiennent que les « profils analphabètes », c’est à dire « qui n’ont pas les réflexes de la formation », et qui sont suffisamment disponibles pour être assidus aux 3 séances de 2 heures par semaine, et ce pendant 10 semaines. Le module est donc pratiquement gratuit, mais Delphine et Marie ne sont pas pour autant bénévoles. Les deux formatrices diplômées en français-langue étrangère (Fle) et en alphabétisation se rémunèrent grâce aux autres modules et formations qu’elles vendent avec Langues comme une, comme tout organisme de formation. Pour ce module d’alphabétisation, il y a également très peu de subventions : « On tient à rester libres pour accueillir qui on veut, c’est à dire dans l’ordre des inscriptions, tout simplement. »
Manque cruel de professionnels
Tout étranger non européen « qui a le droit de séjourner en France » et « qui veut s’y installer durablement » doit signer un « contrat d’intégration républicaine » (CIR), dit la loi. Dans ce cadre, les analphabètes bénéficient d’une formation relativement complète puisqu’elle peut compter jusqu’à 600 heures. « Mais souvent, les “alpha” (analphabètes, Ndlr), très minoritaires, se retrouvent mélangés avec les Fle (qui ont déjà été scolarisés dans leur langue maternelle, Ndlr). Ajoutez à cela une formation à temps plein, qui demande d’assimiler très rapidement beaucoup de savoirs : on ne s’imagine pas l’effort cognitif que cela demande pour eux. Beaucoup perdent pied. » Marie et Delphine accueillent ceux qui décrochent, et tous ceux qui n’ont pas eu l’occasion de « s’accrocher » à la formation du CIR. Le module qu’elles proposent est un des rares à destination des « alpha », hors CIR, qui soit proposé par des professionnels. La très grande majorité des enseignements de ce type est en effet assurée historiquement par des bénévoles.
« Les demandeurs d’asile n’ont pas droit à la formation du CIR. On a donc beaucoup de sollicitations de la part des Centres d’accueil pour demandeurs d’asile. On est aussi contactés par des associations d’aide aux femmes battues, des assistantes sociales, des chantiers d’insertion, ou des structures type Restos du cœur. Parfois, ce sont des amis qui les logent, ou des parents d’élèves qui nous connaissent et font passer le contact. » Sur un seul mois, Langues comme Une peut recevoir au moins un appel par jour pour une inscription au « module alpha ». Il y a environ 10 places par module.
« Vous ne pouvez pas vous imaginer la forte demande en alphabétisation, et le manque de professionnels formés pour cela. » Véronique Rivière est maîtresse de conférences en Sciences du langage à l’université Lyon 2. C’est une des rares universitaires à mener un travail de recherche sur l’alphabétisation des adultes. Elle co-dirige un Master français-langue étrangère, voie royale pour les futurs enseignants de français auprès des publics non francophones. Or, ce cursus est à l’image de la considération du monde universitaire pour les analphabètes, c’est-à-dire négligeable : « La formation part du principe que les publics savent lire et écrire dans leur propre langue. Sur les deux années de formation, seulement 15 heures sont dédiées à l’analphabétisme », déplore Véronique Rivière.
En 2017, quand Véronique Rivière a été sollicitée par Marie, son ancienne élève, pour être présidente de Langues comme une, on imagine, à l’entendre faire l’éloge des deux collègues, qu’elle n’a pas réfléchi longtemps pour accepter la proposition. « C’est un rôle qui me tient particulièrement à cœur. »
Effort parfois insurmontable
À l’écran du vidéoprojecteur, un panneau indique la station de métro « Vieux Lyon ». « Moussa, qu’est-ce qu’il y a écrit sur la photo ? », interroge Delphine. Le jeune homme semble avoir compris la question, mais ne parvient pas à formuler de réponse. Delphine l’interroge du regard et forme un « V » avec ses mains, puis accentue le geste en ouvrant les bras – en référence à la méthode Borel-Maisonny. Moussa se lance : « V…»
Tandis que les plus à l’aise tentent d’écrire « Quai Claude Bernard » et « Vieux Lyon », Moussa, Ghulam et Amina planchent sur une feuille de papier. Ils doivent entourer les noms des stations sur les photos, puis les nommer oralement. Il n’y a pas de piège particulier. Les mots sont écrits au tableau, il faut « simplement » les retrouver sur la feuille. À voir les sourcils froncés d’Amina, on se dit que l’exercice n’a rien d’évident. « Il faut au moins 1 000 heures pour apprendre à lire. En 60 heures, pour ceux qui partent de zéro, on ouvre les portes, et c’est déjà beaucoup. » Un rang devant Amina, Ghulam lui aussi s’applique à entourer les noms des stations de métro. Il cherche l’approbation d’Asmaou à ses côtés, et lui demande, le bras mimant un décollage d’avion : « Fu… ière ? » – « Oui Ghulam ! Fourvière ! » À moins qu’il ne s’agisse du « funiculaire »…
Villes saturées de signes
Ainsi, le mercredi suivant, quand il s’agit de quitter le local pour se diriger vers l’arrêt de tramway « Quai Claude Bernard » et commencer le périple, ce n’est pas Ghulam qui prend la tête du groupe, mais Aline. Marie a remplacé Delphine, le groupe est habitué à ce qu’elles alternent, et au fond on ne voit pas trop la différence : même énergie, même spontanéité, toujours à tendre des perches pour inviter les membres à s’exprimer. Arrivés à proximité de la station, on commence à débattre du sens dans lequel il faut prendre le tram. « Où est l’information ? », demande Marie. En face d’eux, près de la piste cyclable, un petit panneau vert indique une direction…
« Dans les déserts africains ou dans les montagnes afghanes, il y a très peu de signes graphiques ! On ne se rend pas compte à quel point nos environnements urbains sont saturés de signes », explique Véronique Rivière. Formes des panneaux et calligraphies qui nous indiquent que l’information est officielle et se distingue d’une publicité ou d’un tag, couleurs et formes qui nous donnent de l’information, etc. : « pour eux, en plus de l’apprentissage du français, cela demande une forme d’attention nouvelle. »
Rapport vécu à l’espace versus carte IGN
Mission tramway réussie, tout le monde est parti dans le bon sens et sorti au bon moment. Le groupe a ensuite trouvé la bonne correspondance, et file à métro jusqu’à… « Vieux Lyon », indique justement une voix sans âme sortie d’un haut parleur. Aline, maintenant, suit le mouvement. « Je n’aime pas le métro. » Comme beaucoup, elle préfère le tramway ou le bus, parce qu’elle a des repères visuels. Même si elle commence à comprendre le français à l’oral, elle ne se sent pas assez en confiance pour descendre à la seule indication de la voix de synthèse.
« Sur une carte, on peut par exemple évaluer la distance entre deux points, on peut même, si on sait lire la légende d’une carte IGN, se faire une représentation d’un lieu où l’on n’est jamais allé : s’il est boisé, pentu, etc. Imaginez maintenant que vous ne savez pas lire : le seul moyen de connaître le lieu et de le situer par rapport à un autre lieu sera d’en faire l’expérience », explique Véronique Rivière. Ce seul « rapport vécu » à l’espace donne sûrement une valeur particulière à « l’ailleurs » et à l’expérience sensible, que nous perdons en assimilant cette représentation médiatisée. Mais, trêve de poésie, ce seul rapport vécu peut être très handicapant. Quand on est analphabète, il suffit de se tromper d’arrêt de métro, et nous voilà perdus, réellement. Alors, ni Aline ni personne dans le groupe ne prend le risque de prendre le métro seul.
Métro, puis funiculaire. Alors que l’engin monte la pente raide, Ghulam fait le geste de l’avion, et explique quelque chose. « Il est déjà venu avec ses enfants ? C’est ça qu’il dit ? », tente Stella. Martine, elle, n’est jamais venue dans ce lieu très touristique. Cela fait pourtant 19 ans qu’elle habite Lyon.
Il en faut de l’énergie pour arriver au sommet. Quand on y arrive enfin, tout le monde savoure la victoire, le labyrinthe urbain à ses pieds, montrant du doigt l’itinéraire parcouru. Tout le monde sauf Ghulam, le dos tourné. Contempler son propre itinéraire doit parfois donner le vertige ? À moins que l’âge lui recommande de profiter du présent : le vieil Afghan, qui ne s’est pas départi de son sourire, contemple les pierres taillées de la basilique qui le surplombe. « Allez Papa, viens pour la photo ! », lui lance Stella. Ghulam se retourne et accourt. Le module « alpha » laissera des traces.
Fabien Ginisty








