On détruit souvent les cagettes pour allumer un feu, par un coup de pied bien placé, en faisant attention aux agrafes métalliques. Dans ces moments-là, qui pense au peuplier abattu, qui a façonné, quelque part, et ce pendant 20 ans, le paysage ? Agnès Stienne a mené une enquête sérieuse et poétique. Elle dresse l’écologie de la cagette. Extraits de son livre Bouts de bois. Des objets aux forêts.
Écoutez cet article, lu par Benjamin Huet :
C’était la fin de l’été. La saison avait été caniculaire, le soleil mordant. Au jardin, les plantes avaient terriblement souffert, le saule tortueux perdu la plupart de ses feuilles afin de limiter l’évaporation de son eau. Ici et là, les branches tarabiscotées se desséchaient, d’autres, déjà mortes, tombaient. Je les ramassais. […]
Je stockais ces petits bijoux précieux dans des cagettes récupérées au magasin bio du coin. J’adore les cagettes. Sur les murs blancs, de chaque côté de la terrasse du jardin, était accrochée une cagette affublée de petits riens hétéroclites disposés à l’intérieur : un nid de merle, une écorce de platane, un morceau de verre bleu, un pot de fleur en zinc, un bougeoir… Des breloques sans valeur, mais déjà aussi des compositions originales. Elles restaient là, étonnantes et badines, à regarder passer le temps.
Et moi, je regardais les cagettes. Avec soudain un regard nouveau. Quelle industrie peut bien se cacher derrière cet emballage anodin que l’on jette d’un geste négligé ou que l’on brûle après un unique usage ? […] J’allais faire de ces cagettes, si pratiques et pourtant si maltraitées, des boîtes précieuses ornées de graines récoltées à l’automne précédent, des écrins, des œuvres d’art. Enfin, je me penchais sur leur production. […]
La culture du peuplier
Le peuplier banc, Populus alba – aussi appelé peuplier de Hollande, blanc de Hollande, peuplier à feuilles d’érable, peuplier argenté, franc picard, aube, abèle, ypréau ou piboule –, aime la lumière, préfère les sols humides non marécageux, mais s’accommode d’un peu de sécheresse et supporte une légère salinité. Il peut atteindre 20 à 30 mètres de haut, et vivre 200 ou 300 ans, voire 400 ans pour les plus robustes. Le panneau de peuplier constitue un support parfait pour la réalisation d’œuvres à la peinture à l’huile. Son bois, peu dense, est utilisé en menuiserie, en charpenterie ou comme contreplaqué. De nos jours, son devenir le plus prévisible est la pâte à papier, l’emballage ou l’allumette.
On le cultive en « populiculture », plantation facilement repérable par ses alignements stricts et espacés. Non reconnue en tant que sylviculture, la populiculture ressemble en tout point à l’agriculture industrielle, dont elle adopte les mauvaises manières : sélection, reproduction par bouturage, drainage du sol, labours, utilisation d’intrants chimiques.
On taille les peupliers les quatre premières années pour leur apprendre à pousser bien droit. Deux ou trois élagages sont ensuite réalisés pour les mener en fûts, des troncs sans branches. Les arbres n’ont pas le temps de développer leurs réels potentiels écologiques ; on les coupe dans leur prime jeunesse vers 15 ou 20 ans pour la fabrication d’emballages à usage unique. En France, l’inventaire forestier publié par l’IGN recensait 170 000 hectares de peupleraies en 2016, 200 000 en 2020. En Bretagne (1) et en Poitou-Charentes (2), on connaît une pénurie de peupliers blancs pour la fabrication d’emballages légers : cageots pour fruits et légumes, bourriches pour coquillages et crustacés, notamment les huîtres, et boîtes à fromage. Ces régions en appellent au replantage de peupleraies à l’échelle locale, pour fabriquer toujours plus d’emballages à usage unique.
Les premiers peupliers du Marais poitevin ont été plantés en alignement autour des prairies naturelles dédiées à l’élevage. Peu à peu, les propriétaires fonciers ont délaissé les pâturages au profit de ces peupliers dont l’industrie du bois est si friande. Mais l’arbre ne s’enracine que peu et, lors de la tempête de 1999, les peupleraies sont tombées comme des châteaux de cartes. Leur culture y a dès lors été abandonnée. Le Parc interrégional du Marais poitevin et un syndicat de propriétaires collaborent pour relancer la filière en adoptant une autre approche. L’idée est de retrouver les paysages d’antan de prairies naturelles entourées de peupliers et de « têtards » de frênes omniprésents dans le Marais. Des aides, à toutes les étapes du processus, sont proposées aux propriétaires pour les accompagner dans leur démarche. L’élevage étant une activité à part entière, les prairies sont louées à des éleveuses et éleveurs sans terres.
Emballages éphémères contre plantations durables
Auparavant, des cageots très robustes circulaient des années durant avec leurs chargements maraîchers et fruitiers. On respectait ces objets du fait de leur matériau et du travail qu’ils avaient exigé de petites mains. Dans une société du tout-jetable, l’objet compte moins pour lui-même que pour ce qu’il peut rapporter. Sa fragilité garantit son prompt renouvellement. Produire, utiliser une fois, jeter. Sans repasser par la case départ. Pour justifier le non-retour des cagettes vers les lieux de production, le Syndicat national des industries de l’emballage léger en bois (SIEL) met en avant les coûts de transport supplémentaires que cela entraînerait. Or les emballages neufs doivent eux aussi être acheminés vers les sites de production alimentaire. L’argument n’est donc pas valable. Ce groupement d’industriels ne remet pas en question le principe même de ces emballages trop éphémères ; ce n’est pas son intérêt. Sa raison d’être est de produire toujours plus d’emballages légers en bois. « Légers » pour dire « jetables ». En toute logique, il encourage leur recyclage pour le paillage, la fabrication de panneaux de particules et le chauffage. Pourquoi pas, mais question chauffage, on repassera. Le peuplier est un bois de faible densité et, à ce titre, un combustible assez médiocre, qui brûle rapidement, tout juste bon à servir d’allume-feu dans la cheminée.
Si un hypermarché a les moyens de se doter de broyeurs pour le recyclage de ses cagettes, ce n’est pas le cas de supermarchés plus modestes, et encore moins des épiceries et des marchés forains. Et puis ça ne résout pas le problème de la rareté de la ressource, loin de là. Finalement, seuls les maraîchers et maraîchères en vente directe font durer leurs cagettes aussi longtemps que possible.
Depuis la populiculture mécanisée jusqu’au recyclage des contenants en passant par leur fabrication, toute la chaîne emploie des machines gourmandes en énergie. Le cycle vertueux de la cagette durable est illusoire. Il faut produire moins de cagettes, mais plus robustes afin de prolonger leur cycle de vie dans le conditionnement et le transport des aliments. Et s’il faut replanter, replantons. Mais pas des peuplements mono-spécifiques, ça non. Une solution de bon sens serait de consolider les berges de nos cours d’eau en débétonnant et en plantant des essences adaptées aux sols humides, tel notre peuplier. Les arbres n’ont pas leur pareil pour retenir les sols et réguler le cours des rivières tout en limitant sécheresses et inondations. La conduite en trognes ou en taillis permet la repousse rapide de branches à partir d’un tronc ou d’une souche, ceci tout en préservant le système racinaire existant et l’écosystème qui va avec. Renouer avec ces pratiques serait bien plus profitable pour l’environnement et le bien-être des habitants et habitantes. Il fait si bon flâner le long d’un cours d’eau, à l’ombre de peupliers au feuillage bruissant doucement dans le vent.
Agnès Stienne
1 Cécile Renouard, « La Bretagne en manque de peupliers », Le Télégramme, 28 mai 2021. 2 « On va vers une pénurie de peupliers blancs du Poitou pour l’industrie », France Info, 12 juin 2020.
Peupleraies en France métropolitaine


Bouts de bois. Des objets aux forêts, Agnès Stienne,
éd. Zones, 23 €, mai 2023.







