Dans Odyssée 2.0, Alexa Brunet et Félix Tréguer revisitent l’Odyssée d’Homère à l’heure de l’hyperconnexion, de la surveillance de masse et de l’intelligence artificielle.
Ulysse, c’est d’abord ce personnage de la mythologie grecque, dont Homère raconte, dans l’Odyssée, le retour épique jusqu’à son île d’Ithaque, après la guerre de Troie. Alexa Brunet et Félix Tréguer – la première à la photo et le second à l’écriture – le font renaître dans un futur dystopique, à travers leur ouvrage Odyssée 2.0.
Cette fois, Ulysse n’a a priori rien d’un héros. Au contraire : avec sa puce d’identité gravée dans le dos, il n’est qu’un humain parmi tant d’autres, un simple rouage de la cité-État de Technopolis. La ville d’Ismaros, où il vit, a été dévastée par « la bataille », dont on ne saura rien, sinon qu’elle fut d’une grande violence et qu’à son terme, c’est « le monde-machine [qui a] triomphé de la nature et des humains eux-mêmes ». Comme indifférent à son propre sort, Ulysse se laisse guider par la mégamachine de la Lotos Corporation, qui gère à sa place l’intégralité de son quotidien, son travail, ses relations, ses plaisirs, ses déplacements… Tout est millimétré, cadencé à la seconde, les humains ne sont plus que des humanoïdes obéissants. Comme tant d’autres, Ulysse a « cédé à l’hubris technologique, s’entourant de tous les gadgets que la Lotos Corporation [revend] à prix fort ».

« RISQUE D’INSUBORDINATION »
Pourtant, un jour, Ulysse sort du rang. D’abord presque malgré lui, peut-être après avoir lu cette inscription taguée sur un mur de la ville : « La tâche dévolue aux humains n’est plus celle de leur auto-transformation par leurs qualités intrinsèques ; leur évolution est désormais dictée par la logique propre de l’appareillage cybernétique. »
Toujours est-il que l’homme se trouble, se remet, imperceptiblement, à penser par lui-même. Jusqu’à ce qu’il décide de faire part de ses angoisses à un « robot conversationnel » installé sur son lieu de travail par la Lotos Corporation, dans le cadre de la prévention des risques psychosociaux de ses salariés.
« Quel est le sens du travail en régime capitaliste, à l’heure du déploiement de diverses intelligences artificielles ? », questionne-t-il. Tout en lui répondant, le robot déclenche une alerte interne : il vient de déceler dans cet employé un « risque d’insubordination ». Dans la foulée, l’employé est convoqué par le responsable RH (ressources humanoïdes). Et le récit de poursuivre : « D’une voix sentencieuse, il annonça à Ulysse que l’analyse de ses données laissait présager d’une possible inadaptation avec le monde machine. Le verdict de l’oracle fut sans appel : son score d’employabilité était désormais trop faible pour qu’il puisse rester à son poste. »
PHOTOS ET TEXTES COMPLÉMENTAIRES
Débute pour Ulysse une période d’errance, durant laquelle il se laisse aller aux plaisirs sexuels virtuels délivrés par l’intermédiaire d’un nano-implant neuronal, ou à la drogue, à travers la respiration d’oxygène à effet euphorisant. Puis, hagard, il se met à marcher. Droit devant, « sans savoir où aller ».
Jusqu’où ? Finira-t-il par sortir d’Ismaros et se délivrer du « smart-world » ? Après une introduction sur la critique du monde-machine, l’ouvrage Odyssée 2.0 se poursuit par une quarantaine de photos d’Alexa Brunet, que nous avions découverte à travers le livre Dystopia, réalisé avec Patrick Hermann*, sur les dérives de l’agro-industrie. C’est Félix Tréguer – chercheur associé au Centre internet et société (centre de recherche du CNRS) et membre très actif de l’association La Quadrature du net – qui s’est cette fois chargé de l’écriture de l’introduction et de la nouvelle accompagnant les images. Le résultat est convaincant, l’association du texte et des photos installant les lecteurices dans une atmosphère entre mythologie et fin du monde, désespoir et appel à résistance.
Nicolas Bérard
Photo extraite de l’ouvrage Odyssée 2.0 : Alexa Brunet, DR.
* Journaliste pigiste collaborant notamment avec L’âge de faire, Patrick Hermann, après avoir publié Dystopia, avait eu l’idée de cette nouvelle collaboration avec Alexa Brunet afin d’alerter sur les dangers de la technologie. Décédé en 2020, il n’aura pas pu mener ce projet à terme. Félix Tréguer le remplace néanmoins avec brio.

> Odyssée 2.0, d’Alexa Brunet et Félix Tréguer, éd. Le bec en l’air, 120 pages, 38 €.







