Sur ses terres du Beaujolais perchées sur la colline de Marchampt (Rhône), Galane Crosaz-Blanc cultive joyeusement des plantes et herbes saines. Au beau milieu de l’hiver, nous la rencontrons pour déguster ses premières tisanes composées, produites sans un brin de chimie. La paysanne utilise purins et décoctions, au plus sain des plantes et de la nature.
« Je parle à mes plantes, les gens me prennent pour une folle ! » Il faut la voir, Galane, sur son terrain en terrasses, en train de taper la discute à ses verveines. « Je leur demande si elles n’ont pas trop froid. Je me suis excusée auprès d’elles, j’ai remis une couche, je les ai dorlotées, parce qu’ils annoncent – 4 °C la semaine prochaine ! »
De l’hélichryse au thym, en passant par la menthe, le romarin, la sauge sclarée, le persil, le bouillon blanc ou le basilic sacré, tout est « semé, cueilli, effeuillé, trié, aimé et transformé dans le Beaujolais ». Galane fait tout, du semis à la tisane. Elle prépare des macérats huileux, des condiments en poudre et des baumes. Et veut aussi connaître les vertus des plantes qu’elle cultive, lorsqu’elle les vend sur les marchés. « Là, j’ai de l’échinacée pourpre pour le rhume, des pois de coeur, car les feuilles sont bonnes pour les rhumatismes. Je cultive aussi des nepeta cataria, c’est de l’herbe à chats, utilisée depuis le Moyen Âge, ça aide à dormir. Je fais des tests de maca du Pérou. Derrière, j’ai les framboisiers, les cassis… »
« J’ai engueulé mes féveroles ! »
Sur ses 600 à 800 m² de terres en terrasses, la paysanne-productrice est en conversion biologique et n’utilise aucun produit chimique. Elle ne travaille pas la terre non plus. « Je préfère regarder la nature », glisse-t-elle. Pas besoin d’arroser ou de désherber ses aromatiques et ses médicinales. Galane sème de l’herbe, ça évite l’évaporation et nourrit et protège la terre. « Mes féveroles, elles sont déjà sorties alors que je les avais prévues en mars [reportage réalisé en janvier, Ndlr]. Je les ai engueulées ! Après, comment je peux leur en vouloir ? Il fait 15 °C en ce moment. » Cette petite fève permet d’enrichir le sol en azote et de l’ameublir, et peut être utilisée entre deux cultures comme couvert végétal. « Mes plantes n’ont besoin de rien », lance-t-elle. À la rigueur, d’un peu de « fumier des chèvres des copains ».
« En sortant du froid, je leur mets juste un coup de purin. Ça booste la repousse, ça permet de cicatriser, de dynamiser le biotope. » Galane s’est lancée dans des préparations à base de prêle, ortie ou consoude. Toutes ces décoctions magiques font partie de la longue liste des PNPP (Préparations naturelles dites « peu préoccupantes »), une alternative aux pesticides chimiques (1).
Mais en France, nous sommes encore l’un des seuls pays européens à freiner des quatre fers. Alors que la loi autorise certaines plantes depuis seulement juin 2021 (2), d’autres restent « non autorisées », à cause d’impasses réglementaires. Tremblez, dangereux terroristes maraîchers : s’il vous vient par exemple à l’idée d’utiliser un purin de fougères, vous encourez jusqu’à deux ans de prison et 300 000 euros d’amende ! Tout comme l’utilisation de rhubarbe, argile, petit lait, couramment utilisés en biodynamie, et même des huiles essentielles…
« Les PNPP sont issus de savoir-faire paysans et la possibilité de les utiliser doit être permise, le plus vite possible !, argue la Confédération paysanne. Elles ne peuvent être en aucun cas assimilées aux produits phytopharmaceutiques. » Car si tous les purins sont enfin autorisés un jour, les paysans redoutent de voir les firmes se les approprier avec un droit de propriété intellectuelle et l’obligation d’une autorisation de mise sur le marché (AMM).
Passion sacrée en Amazonie péruvienne
Bien qu’elle cultive avec passion des plantes médicinales, impossible pour Galane de se déclarer herboriste ou herbaliste (les deux termes signifient la même chose). Le diplôme d’État n’existe carrément plus. Il a été supprimé en 1941 par un certain Philippe Pétain. Tout simplement parce qu’on a laissé le monopole aux pharmaciens, qui ont délaissé la pratique. En France, on ne compte désormais qu’une quinzaine d’herbalistes, alors que beaucoup de pays européens ont reconnu et encadré le métier depuis des années.
« Avant, je n’avais pas la main verte, mais je sens que ça a toujours été en moi », sourit Galane. La vocation débarque dans un jardin-forêt lors d’un voyage en Amazonie péruvienne. Elle a d’ailleurs nommé sa ferme : « Yura Hampi », une locution traduite du quechua à l’espagnol qui signifie « plante saine ». Depuis deux ans, le projet est soutenu au sein d’une couveuse avec l’Association pour le développement de l’emploi agricole et rural (Adear). Et Galane a déjà d’autres idées qui fourmillent. Amener la traction animale un jour et lancer un jardin pédagogique pour expliquer aux jeunes ou aux moins jeunes comment elle travaille. « Les gens sont curieux. Quand je montre des photos du terrain, on me dit : “Mais c’est trop bien !” »
Clément Villaume
1 L’Association professionnelle de défense des préparations naturelles peu préoccupantes a établi une liste de 840 plantes utilisables en métropole qu’elle a transmise au ministère de l’agriculture. Toujours en attente d’autorisation.
2 À lire : « Ce n’est pas interdit, mais ce n’est pas autorisé » : les alternatives aux pesticides vues par le gouvernement, 21 décembre 2022, sur Basta !.
Article à lire dans le numéro 183, avril 2023.








