À l’Ouest, la construction de méga bassines alimente la guerre de l’eau. Et menace jolis piafs et petits paysans. Ruisseaux asséchés, pesticides, prédateurs… Ces réserves dites « de substitution » finissent d’achever le Marais poitevin. Récit de quelques coups de pigouille sur l’eau des canaux.
« Ce qui fait la richesse du Marais mouillé, c’est ces mosaïques de petites parcelles. Là, une prairie naturelle, une forêt, une roselière… Autant de niches écologiques où telle bestiole va nicher là et se nourrir là… Tout l’inverse d’une monoculture avec du maïs partout ! » Un pied sur la rive, l’autre sur la poupe, Julien Le Guet dénoue la chaîne qui maintient sa barque en berge. Barbe de quelques jours et grosses godasses de rando, il empoigne une pigouille, sorte de longue perche en bois qui permet de nous faire avancer sur le marais mouillé. On embarque sur l’eau verte. Quelques petits clapotis. Et une armée d’oiseaux qui nous répondent en écho.
Nous sommes à Arçais, dans les Deux-Sèvres. Un joli soleil se faufile entre les peupliers qui bordent les canaux. « Dans la peupleraie, il y a des oiseaux qui vont apprécier de nicher en haut des arbres, comme le loriot d’Europe, tout jaune. C’est un très beau piaf qui fait “luolio luolio”, c’est difficile à observer. » Le porte-parole du collectif « Bassines non merci » est un amoureux du coin. Depuis tout gamin, le naturaliste adore se balader en barque sur le marais. Avec la construction de 16 nouvelles réserves de substitution de bâche et de béton destinées à fournir en eau les agriculteurs intensifs, il sait que tous les petits ruisseaux qui alimentent le marais poitevin sont menacés. « Dès lors que tu vas mettre la pompe en route, les petits affluents vont se retrouver à sec du jour au lendemain. Ça n’a pas un impact direct sur le marais, mais sur son bassin versant, sur l’apport d’eau et sur sa qualité », explique-t-il en jetant quelques coups de rame dans l’eau.
UNE VENISE PLUS TRÈS VERTE
Le marais est une grosse cuvette d’argile et de vase qui s’étend sur 100 000 hectares. Dans les petites parcelles, certains propriétaires laissent des arbres morts, « des gîtes extraordinaires pour toute la famille des pics : noirs, épeiches, épeichettes… » Il y a moins de 200 ans, tous ces canaux ont été creusés par les humains pour assainir les marécages. On y a planté des arbres qui maintiennent les berges avec leur système racinaire. On a commencé à « cueillir le bois » à cultiver, à élever. Dans ces zones humides qui produisent beaucoup de biomasse, grâce au soleil, à l’eau et à l’apport de sédiments, les terres sont formidables. Le bocage nourrit son homme, et depuis un bon bout de temps. « Ce qui me touche dans le marais, c’est ce sentiment d’être dans un jardin d’Eden, dans une nature jardinée. Pendant des décennies, on a trouvé un assez bon compromis entre nourrir des humains et préserver la biodiversité. »
Mais depuis les années 70, ce modèle idéal est mis à mal. Avec l’industrialisation de l’agriculture, on a drainé de près de 30 000 hectares de prairies naturelles, essentiellement dans le marais desséché. « Quand tu passes d’un pré avec des creux, des bosses, des mares, des fossés et des buttes, à un billard tout plat où chaque année tu laboures et tu mets des produits phytosanitaires… En biodiversité, tu le payes cash ! », lance Julien le Guet. Il ne reste également que quelques hectares de roselières qui abritaient le butor étoilé, « un grand héron, avec un chant de ouf qui fait comme une vache qui meugle ». Tout le reste a été drainé pour planter de grands champs de maïs pesticidé.
Avec les épandages de glyphosate et autres joyeusetés phytosanitaires sur les bassins versants, le marais s’est dégradé en quelques années. « Il y avait des espèces très communes comme les lentilles d’eau. Il faut t’imaginer qu’il y a dix ans, on aurait navigué sur un tapis vert, c’était magnifique, avec plein de micro-nénuphars, se rappelle-t-il. Toute mon enfance, j’ai navigué dans des canaux verts. Et au milieu de ça, tu voyais deux petits yeux dorés, c’était des grenouilles. Le printemps dans le marais, tu ne dormais pas : ça chantait, ça chantait ! Aujourd’hui, il n’y a plus une grenouille, on en verra pas une seule de la balade, il n’y a plus rien. Les libellules pareil. Petit, je pigouillais dans un nuage de libellules, avec au moins 35 espèces différentes. Quand est-ce qu’on se pose la question de cette disparition ? »
PRÉDATEURS DE TOUS CÔTÉS
« On est au fond d’une cuvette, donc on récupère toutes les merdes. C’est évident que les pesticides ont eu un impact terrible pour le marais, mais c’est très largement sous-étudié. En chimie de l’eau, on ne trouve que ce que l’on cherche. Quand tu vois le prix des analyses. Et qui est le donneur d’ordre pour les scientifiques ? »
Preuve que l’on a bien tout bousillé : en 1996, le Parc naturel régional (PNR) du Marais poitevin a été déclassé et condamné par l’Europe. Un fait unique dans le pays. Avant d’être de nouveau labellisé en 2014, « et pourtant, l’érosion de la biodiversité a continué. Il ne faut pas se leurrer, les parcs naturels ne protègent pas la nature, ce sont des outils de développement économique alternatifs pour faire de l’écotourisme ou vendre plus cher son fromage de chèvre à l’ensilage. Ce ne sont pas des outils contraignants. C’est des syndicats mixtes gérés par les élus locaux, très en prise avec tous les lobbies comme la FNSEA et compagnie. Je n’attends rien d’un PNR. Comme ça, il ne me déçoit pas dans son aptitude à ne rien foutre. »
Avec le plan Écophyto, la moitié des pesticides aurait déjà dû disparaître il y a 10 ans, alors que la consommation a encore augmenté de 30 %. « Et avec les bassines, on pérennise cette agro-industrie qui abîme le marais, avec le maintien du maïs et des cultures les plus rémunératrices, les pesticides, les engrais… C’est du fake, du greenwashing. » Et hop, on tourne vers la conche du frêne, le nom d’un canal qui part sur la gauche. Le bois de la barque craque. « Tiens, un ragondin », pointe Julien. « Pour justifier la construction des bassines, la grande idée est donc d’appliquer des mesures compensatoires. Pour un hectare de bousillé, c’est un hectare de compensé. Sauf que tu ne recréeras jamais une zone humide fonctionnelle comme elle était au départ. C’est foutu pour toujours. »
ON NOUS PREND POUR DES GOÉLANDS
Sur les zones de plaine, certaines bassines construites sont installées sur des zones classées Natura 2000, qui attirent des piafs considérés comme prioritaires au niveau européen, comme l’outarde canepetière, l’œdicnème criard et trois espèces de busards. La Chambre d’agriculture du Pays de la Loire commence à communiquer sur l’impact positif des bassines, qui deviendraient des niches écologiques pour les oiseaux. Sauf que. L’espèce la plus attirée est le goéland, un… prédateur pour tous les autres. Si des centaines de goélands s’installent à proximité d’une nichée d’outarde canepetière, il y a fort à parier que l’espèce déjà menacée risque de s’effacer. En fin de saison, des algues bleues se développent dans l’eau stagnante des bassines et émettent des cyanotoxines mortelles, qui pourraient « tuer les piafs qui viennent patauger dans ce lit de cyanobactéries ». Les bassines, une réserve de substitution écologique ?
LE MARAIS MOUILLÉ PRIS ENTRE DEUX EAUX
« Le constat que le marais va mal, tout le monde le partage, même les irrigants, poursuit Julien Le Guet. Le truc, c’est de trouver les solutions pour sortir du merdier. Entre une roselière qui accueille un butor étoilé ou des champs intensifs de maïs, on se heurte de plein fouet au fossé entre l’économie et l’écologie. »
Armé de sa pigouille, le batelier pousse un tapis de feuilles mortes qui lézardent tranquillement sur la surface laiteuse de l’eau. Puisqu’il faut toujours agiter la carotte de l’emploi et du développement économique pour ouvrir l’oreille des politiques, protéger le marais poitevin serait un très bon levier pour de nouvelles activités. Julien va lancer sa micro-entreprise de batellerie pour emmener les gens sur le marais et leur faire découvrir le lieu avec son œil de naturaliste, « mais face à 150 zozos qui produisent du maïs intensif, on ne pèse pas lourd. »
« On ne verra pas non plus un canard colvert aujourd’hui, parce qu’il n’y a plus d’eau », poursuit-il. En 40 ans, le volume consacré à l’irrigation a explosé. Il est passé de moins de 500 000 mètres cube jusqu’à 20 millions par an sur le bassin versant de la Sèvre niortaise à l’époque déraisonnée des années 1990. « Ils pouvaient avoir tout le marais à sec, ils en avaient rien à foutre ! » Depuis toujours, le Marais mouillé est une zone humide tampon, une sorte de grosse éponge qui capte l’excédent d’eau et permet de réguler les crues en hiver. Et qui relargue l’eau pour irriguer les marais desséchés en été. « On n’est pas contre l’irrigation. S’il s’agit d’arroser avec l’eau de la crue pour des petits maraîchers dans un projet d’alimentation de territoire, on est d’accord, rétorque Julien Le Guet. Avec les centaines de millions d’euros dépensés, on a quand même de quoi financer la transition écologique. »
Seulement situé à deux mètres au-dessus du niveau de la mer, le marais pourrait bien boire la tasse à cause des bassines. Car, c’est lorsque les nappes sont pleines et débordent, qu’elles alimentent nos cours d’eau. Et si les nappes phréatiques surexploitées sont plus basses que le marais, l’eau de mer va remonter. « Ça ne fait plus source mais siphon. Et l’eau salée va remonter dans les nappes. Dans le canal du Mignon, un affluent de la Sèvre, tous les ans à partir de juin, le sens de la rivière s’inverse en trois jours, quand la campagne d’irrigation du maïs commence. L’eau ne coule pas vers la mer, mais retourne à la source. » Si même la rivière coule à l’envers.
Clément Villaume







