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Éduquer un chien guide nécessite un apprentissage de deux ans. Pendant ses « études », l’animal est hébergé par une famille d’accueil, qui le remettra ensuite à la personne malvoyante à qui il est destiné. Rencontres.
Ouna est un labrador noir. Aux côtés d’Armelle et de ses deux filles, Julia et Noémie, elle a l’habitude de se balader, de jouer et de profiter des caresses. Pourtant, elle n’est présente dans la famille Roubineau que le week-end. Le reste de la semaine, l’animal travaille à l’école des chiens guides d’aveugles de Provence Côte d’Azur Corse, à Èze, auprès de son éducatrice. Ouna sera bientôt chien guide pour une personne déficiente visuelle ou aveugle.
L’activité bénévole d’Armelle et de ses filles a commencé il y a deux ans. Comme beaucoup d’enfants, Julia et Noémie rêvaient d’avoir un chien. Mais la contrainte de l’école et du travail étaient trop présentes. Puis un jour en rentrant de l’école, dans le bus, Julia tombe sur une affiche qui annonce une journée portes ouvertes à l’école des chiens guides. « Je ne savais pas encore ce que c’était. J’en ai parlé à maman, et on s’est dit que ce serait une bonne idée d’y aller », se souvient Julia. D’abord curieuses et à la recherche d’information, les trois femmes ont eu la bonne surprise de découvrir le statut de famille d’accueil pour le week-end. « On était persuadées que pour être famille d’accueil, il fallait être disponible à 100 %. Et puis on s’est tout de suite senties bien avec l’association, donc pour nous ça a été bingo, on fonce », explique Armelle.
La famille d’accueil week-end vient en relais des familles d’accueil permanentes. Jusqu’à ses 12-14 mois, le chien ne vient à l’école qu’une à deux fois par mois. Puis à partir d’un an, il y passe la semaine, avant de retourner dans une famille d’accueil le week-end.
À l’école toute la semaine
Le chien ne change pas systématiquement de famille, mais si les nombreux trajets entre le domicile et le centre d’éducation deviennent trop contraignants ou impossibles, le chien est confié à une famille d’accueil de week-end. Cela a été le cas pour la première chienne, Naika, qu’ont gardée Armelle et ses filles.
« On est venues en relais d’une famille qui habitait dans le Var et qui ne pouvait donc plus faire ces trajets trop fastidieux pour venir à Nice. Ce qui est intéressant, c’est qu’on a toujours le même chien, c’est mieux pour créer la relation à l’animal. Parce qu’après, il y a aussi la possibilité d’être famille relais. Là, on intervient quand la famille historique part en vacances ou a un empêchement », raconte la mère de famille.
Mme Karchen cherchait une activité bénévole pour sa retraite et a également découvert l’association grâce aux portes ouvertes, il y a cinq ou six ans. Son emploi du temps le lui permettant, elle s’est engagée en tant que famille d’accueil permanente.
En ville aussi
Avant qu’ils ne s’engagent, l’association met les bénévoles en garde : le chien n’appartient pas aux familles d’accueil, il est destiné à accompagner une personne malvoyante. La séparation est inévitable.
Contrairement à l’idée générale, le fait d’habiter dans un studio en ville n’est pas un frein. Au contraire, l’animal doit pouvoir s’habituer à l’habitat de son futur maître. Au total, neuf chiens sur dix sont remis en milieu urbain. « Même si ça reste rare, si l’on refuse une demande de famille d’accueil, c’est plus vis-à-vis de la disponibilité ou plutôt de l’indisponibilité. Si la personne travaille, ce n’est pas un problème. Elle peut emmener le chien au travail. Par contre, si son employeur fait un peu la grimace, on n’insiste pas. C’est avant tout la vie personnelle de la famille qui prime », précise Aurélie Mettray, éducatrice à l’école d’èze. La distance par rapport à l’école est aussi un facteur décisif. Depuis le début de l’année, l’école a défini un périmètre de 50 kilomètres pour les familles d’accueil. La raison principale est que l’école demande aux familles de revenir une fois par mois avec le chiot pour des séances d’obéissance. Puis, à partir de cinq mois, le chien doit être présent au centre une semaine tous les mois pour commencer le travail avec son éducateur. Si la famille d’accueil remplit les critères, un contrat est signé et un carnet de suivi du chien lui est confié.
Mme Karchen garde actuellement son troisième chien, Patch. Il est arrivé chez elle à deux mois, et en a actuellement treize. La remise du chiot se déroule au domicile de la famille d’accueil, en compagnie de l’éducatrice. Puis une visite est organisée à l’âge de cinq mois, pour observer le comportement du chiot en promenade.
L’école prend en charge tous les besoins du chien, nourriture et soins vétérinaires, jusqu’à la remise à son maître définitif. « Les familles d’accueil réalisent les trois quarts du travail. Elles en font de bons chiens de compagnie, les sociabilisent », confie Aurélie Mettray. Les familles sont également responsables de l’apprentissage de certaines règles comme l’interdiction pour le chien d’entrer dans la cuisine et les chambres, ou encore de monter à l’étage. L’une des plus importantes à mettre en place reste celle d’aller faire ses besoins dans le caniveau.
Se déplacer avec un bandeau sur les yeux
Les séances d’obéissance sont là pour conseiller les familles d’accueil permanentes sur la méthode d’éducation à adopter.
Certains exercices peuvent être également ludiques, comme le fait de se déplacer avec un bandeau sur les yeux. Les familles se rendent ainsi compte de l’importance de leur travail et de la rigueur demandée au chien lors des déplacements.
Armelle voit son intervention comme la continuité d’une chaîne humaine. « Quand on reçoit un chien qui a un an, il a déjà les bases de l’éducation. C’est plus confortable pour nous. On doit juste l’entretenir, créer un nouveau lien émotionnel », explique-t-elle.
La loi autorise le chien guide à aller partout : cinéma, supermarché, restaurants… Cela n’a pas empêché Armelle de se voir interdire l’accès à un musée près de Nice. « Il faut insister et faire de la pédagogie. En général, ça se passe bien, raconte-t-elle. Les chiens guides ont un côté positif et facilitent le contact. »
Durant les déplacements où le chien « travaille », un gilet bleu lui est mis. Dans ces moments-là, si une personne veut le caresser, la famille doit demander au chien de s’asseoir afin qu’il comprenne qu’il s’agit d’une pause dans son travail. Ainsi, plus tard, il ne sera pas tenté d’aller réclamer des caresses aux inconnus alors qu’il sera en train d’aider son maître à se déplacer. Bien que ces balades soient primordiales, il est tout aussi important d’effectuer des promenades de détente, sans gilet. Aurélie Mettray rappelle qu’il est également important d’apprendre au chien à rester seul quelques heures, à prendre la voiture ou encore les transports en commun.
Armelle et ses filles ont remis Naika à Stéphanie, en octobre dernier. À chaque remise, un repas avec les familles d’accueil, l’éducateur et la personne aveugle est organisé. Bien que le stress de la séparation soit présent, la famille est consciente de l’importance de la passation.
Armelle, qui a rendu visite avec ses filles à Stéphanie, à son domicile, explique :
« Connaître ses petites habitudes »
Stéphanie, malvoyante, en est à son troisième chien. Il est important pour elle de donner des nouvelles de l’animal à la famille d’accueil, qui s’est engagée émotionnellement et dans son éducation. « Le fait de discuter avec les familles d’accueil donne une autre approche que celle de l’éducateur. Ça permet de connaître un peu plus le caractère du chien, ses petites habitudes qu’il aurait à la maison et pas à l’école », explique-t-elle.
Il arrive que certains chiens soient réformés à cause d’un problème médical ou d’un comportement non adapté. L’éducation du chien n’est pas pour autant perdue. Il est souvent réorienté dans des Ehpad ou centres spécialisés pour les personnes autistes. Si aucun centre ne peut l’accueillir, il est alors proposé à l’adoption. Bien entendu, la famille d’accueil permanente est prioritaire. Il en est de même lorsqu’un chien guide se retrouve à la retraite, autour de huit ans. Armelle confie, sous le regard pétillant de ses deux filles : « On s’est dit que si dans six ans, la situation nous le permet, ce serait super de retrouver un chien qu’on a remis ».
Anaïs Draux








