L’historique timbre rouge n’est plus. Côté face, La Poste justifie sa décision par la baisse de l’utilisation de la lettre prioritaire et par sa volonté de diminuer ses émissions de CO2 . Côté colle, on trouve plutôt de la casse sociale et la course aux profits.
Voilà, c’est fini : il n’est plus possible d’acheter le fameux timbre rouge, qui permettait d’envoyer un courrier en J+1 (livré dès le lendemain de son envoi, donc) pour une somme relativement modique. Chez Philaposte, en charge de l’ingénierie des timbres, on justifie : « L’utilisation de la Lettre rouge tend à disparaître ; les ménages envoyaient 45 lettres prioritaires par an en 2010, seulement 5 en 2021. Les moyens numériques, mails, SMS, etc. ont été largement adoptés pour les envois urgents. D’un autre côté, pour la majorité des usages du quotidien, envoi de documents administratifs, cartes postales, petites marchandises, c’est la Lettre verte qui est choisie et plébiscitée par les clients. » La fin d’une époque ? Peut-être bien. Mais une fin organisée, patiemment, avec un point de départ : 2010, lorsque La Poste a pris le statut de société anonyme et la logique purement financière qui va avec. On redécouvre ainsi, à l’occasion de la disparition du timbre rouge, les différentes manœuvres qui, menées au fil des années, permettent aujourd’hui à la direction de dire qu’elle ne fait qu’accompagner un mouvement souhaité par les usager·es – désormais appelés client·es. Si les ventes de timbres rouges ont chuté par rapport à celles de timbres verts distribués en J+3, c’est avant tout parce que ce sont ces derniers qui étaient proposés en priorité. Une pratique qui se trouvait non seulement dans les bureaux de Poste, mais aussi chez les autres revendeurs (bureaux de tabac, etc.) qui étaient financièrement incités à les vendre. À l’inverse, son cousin rouge n’était plus proposé dans les guichets automatiques. C’est une vieille technique libérale, qui consiste à d’abord saboter le produit dont on ne veut plus avant de le supprimer au nom de son insuccès.
Le timbre vert… très pâle !
Le prix explique aussi en partie le désamour du timbre rouge. En 2006, il ne coûtait encore que 50 centimes, contre 1,43 euros l’année dernière. Une augmentation fulgurante : à titre de comparaison, sur la même période, le prix de la baguette est passé de 80 à 89 centimes… Alors, pourquoi ne pas se tourner vers le timbre vert, qui est proposé à quelques centimes de moins ? Surtout si ça participe à sauver la planète ! Car le succès du timbre vert s’explique aussi par une intense campagne de communication sur le thème de l’environnement. En acceptant que son courrier soit distribué à J+3 au lieu de J+1, on lui évite de prendre l’avion et on le rendrait plus écolo, selon la promesse de La Poste. Après tout, ralentir pour polluer moins, l’idée à de quoi nous séduire. Seulement voilà : en observant la réorganisation générale du service courrier, on comprend vite que la direction du groupe court après l’augmentation des profits, et non après la diminution des émissions de CO2 . L’acheminement du courrier à J+1 s’est d’ailleurs fait bien avant que La Poste utilise des avions. « Il date probablement des années 1930, avant la Seconde guerre mondiale », nous indique le musée de La Poste. C’est le développement du rail qui permet alors cette prouesse, ainsi qu’une organisation dédiée, avec des agents « ambulants » qui trient le courrier directement à bord des trains. Aujourd’hui, le train est encore utilisé, mais La Poste a fait le choix de ne plus faire rouler de TGV postaux. Et si le courrier ne prend supposément plus l’avion, son acheminement est avant tout reporté sur… les camions ! Par ailleurs, la suppression de nombreux bureaux de tris rallonge le parcours de chaque courrier. Enfin, s’il existe incontestablement une baisse importante du nombre de lettres envoyées chaque année (7,3 milliards de plis en 2021 contre 13,7 milliards en 2013), le nombre de colis, lui, explose : 2,8 milliards de colis livrés en 2021 contre 1,1 milliard en 2013. Ce qui fait dire au syndicat Sud PTT qu’il « est faux de dire que les lignes acheminant le J+1 seront “supprimées”. Elles sont indispensables à Chronopost, dont la croissance avoisine les 20 % par an ». Entre 2013 et 2021, les émissions de CO2 de La Poste liées aux transports aériens et routiers ont d’ailleurs augmenté d’environ 40 %, et cela malgré la baisse du nombre de courriers à acheminer et le succès du timbre vert…
Moins de tournées et moins d’emplois
Ce qui apparaît de plus en plus clairement derrière la disparition du timbre rouge, c’est la disparition des tournées quotidiennes des facteurs et factrices. Après avoir saboté le timbre rouge, la direction a beau jeu d’expliquer que « l’organisation de la tournée des facteurs date d’une période où le courrier en J+1 représentait la majorité des envois, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ». Tout en parlant d’une nécessaire réorganisation des tournées, elle jure qu’elle continuera à les assurer 6 jours sur 7, ne serait-ce que pour respecter ses obligations légales liées au « service universel postal ». « C’est de la pure sémantique, balaie Yann Remlé, secrétaire départemental adjoint de Sud PTT des Bouches-du-Rhône. Le facteur continuera de passer dans votre rue, oui, mais il ne s’arrêtera plus tous les jours pour vous distribuer le courrier ! » Dans une brochure intitulée On se bouge pour le timbre rouge, Sud PTT détaille : « La Poste a développé un concept technocratique pour supprimer de l’emploi : la distribution pilotée ! En clair, tant que vous n’avez pas de courrier urgent (le J+1 qu’ils veulent supprimer) ou un journal quotidien, le facteur ou la factrice ne vous distribuera vos autres plis qu’au moment où le délai de distribution arrive à son terme. Exemple : vous avez un courrier publicitaire adressé dont le délai de distribution est de 5 jours, il ne vous sera distribué que lorsque ce délai arrive à son terme. Mais si, entre-temps, vous avez un courrier urgent, alors la factrice ou le facteur s’arrêtera à votre domicile pour distribuer le tout ! » Moins de courriers urgents, c’est donc moins d’arrêts pour le facteur ou la factrice. Avec le J+3 et la fin du J+1, les facteurs et factrices pourraient ne s’arrêter devant votre boîte plus que deux fois par semaine. La Poste compte 74 000 agents affectés à la distribution. C’est environ deux fois moins qu’il y a 20 ans. Mais à travers cette nouvelle organisation basée sur la quasi-disparition du courrier urgent, la direction pourrait encore supprimer un peu plus de 20 000 postes. Certainement de quoi satisfaire ses actionnaires (Caisse des dépôts et consignations et État), mais avec un bénéfice historique de 2,1 milliards d’euros en 2021, on se demande quand même s’il était nécessaire de supprimer encore des emplois tout en diminuant la qualité de service…
Nicolas Bérard








