Serval, puis Barkhane, et maintenant ? Voilà dix ans que l’armée française a débarqué au Sahel pour lutter contre le terrorisme islamiste. Quel est le bilan de cette guerre, la plus importante menée par la France depuis la guerre d’Algérie ? Entretien avec Rémi Carayol, journaliste spécialiste du sujet (1).
L’âge de faire : En janvier 2013, la France est intervenue pour repousser des djihadistes au nord du Mali. Après dix ans de guerre, quelle est la situation sur le terrain ?
Rémi Carayol : Les territoires sous l’influence des groupes djihadistes n’ont jamais été aussi étendus, au Mali, mais aussi au Burkina-Faso. L’État burkinabé n’y contrôle plus que 60 % du territoire, alors que ce pays était totalement épargné en 2013. Et l’avancée djihadiste se poursuit toujours plus au sud, avec des attaques au Niger, ainsi qu’au nord de la Côte d’Ivoire, du Togo et du Bénin. L’échec de l’intervention est donc flagrant.
La France avait pourtant mis les moyens : 5 000 soldats, des centaines de véhicules blindés, des avions, des drones armés… Comment expliquer cet échec ?
Cette supériorité militaire a payé au début de l’intervention. L’armée française a très vite repris les principales villes du nord-Mali. Mais dès 2015, la situation s’est inversée. J’attribue cet échec, entre autres, à une erreur d’analyse des autorités françaises, qui ont fait de ce conflit une lutte contre « l’axe du mal », dans la droite ligne de la pensée des néo-conservateurs américains et de leur « choc des civilisations ». Il fallait donc éradiquer l’ennemi qualifié de terroriste, avec qui aucun compromis n’est tolérable pour la France. Au début, en 2013, c’est effectivement des combattants djihadistes venus du Sahara Occidental et d’Algérie que l’armée repousse au Mali. Mais peu à peu, la situation est devenue de plus en plus complexe, et cette vision manichéenne s’est trouvée déconnectée de la réalité.
Pour vous, on ne peut plus actuellement parler de terroristes, mais d’insurgés, car les combattants sont pour la très grande majorité des Sahéliens, et que les ferments du conflit sont d’ordre local.
L’armée française s’est retrouvée peu à peu face à des combattants locaux, prônant l’islam politique, certes, mais surtout en rébellion contre le régime en place, déliquescent. Les djihadistes, qui se sont peu à peu insérés dans le tissu social, ont en effet joué sur la colère des habitants envers l’État pour implanter leur combat. Il faut bien comprendre qu’on est dans une des régions les plus pauvres au monde. Dans ces territoires périphériques, les services publics sont au mieux absents, au pire corrompus. L’armée malienne a par ailleurs commis de nombreuses exactions, parfois des crimes de guerre contre les populations civiles. Il y a également des milices villageoises… Le chaos sécuritaire s’est peu à peu installé. Le conflit a changé de nature. Les moyens pour le résoudre également. Tout le monde a compris qu’il faudrait un jour en passer par la voie du dialogue.
Pour vous, on est désormais dans une configuration de guerre civile dans laquelle une armée étrangère n’a pas sa place.
Dès 2016, des intellectuels, élus et notables maliens ont commencé à poser la question de la nécessité d’ouvrir des négociations avec certains groupes djihadistes. C’est, pour beaucoup d’observateurs dont je fais partie, la seule solution pour inverser la dynamique mortifère actuelle. Mais la France, dans sa mission de lutte contre « l’axe du mal », ne pouvait accepter cette éventualité. Elle a donc interdit à l’État malien toute stratégie dans ce sens. Ce n’est pas pour cette raison que le Mali et plus récemment le Burkina-Faso ont ordonné à la France de retirer ses troupes, devenues très impopulaires. Mais en un sens, ces deux pays ont retrouvé leur souveraineté sur les solutions à apporter à ce conflit.
Il n’y a donc plus de troupes françaises dans les anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest ?
Si ! Macron a annoncé la fin de l’opération Barkhane, et il n’y a effectivement plus un soldat français sur le sol malien depuis août 2022. Et à l’instar du Mali, le Burkina-Faso a exigé récemment de la France qu’elle retire ses troupes. Pour autant, Macron a annoncé un redéploiement dans la sous-région, non un retour des troupes en France. Niamey, au Niger, est le nouveau cœur de cette opération désormais sans nom. Y stationnent environ 1 500 militaires. En prenant en compte les effectifs des bases historiques encore présentes au Tchad, en Côte-d’Ivoire et au Sénégal, on estime à 3 000 le nombre total de soldats français actuellement en Afrique de l’Ouest. Soit autant que lors du lancement de l’opération Barkhane en 2015, mais avec des objectifs encore plus flous.
Propos recueillis par Fabien Ginisty
1 Rémi Carayol est journaliste indépendant. Il couvre l’actualité du Sahel depuis 10 ans. Il écrit régulièrement dans Mediapart et Le Monde diplomatique, et coordonne Afrique XXI. Il est l’auteur du livre Le mirage sahélien, publié en janvier.







