Numérisation de l’école : c’est comme ça ?

La lettre est arrivée fin septembre. Signée du président de la Région Paca, Renaud Muselier, elle explique à quel point ce dernier se préoccupe de l’éducation de nos enfants. « On se souvient toute sa vie de son lycée ! », commence-t-il. Et il a bien raison. Aussitôt me reviennent en tête ces belles années, les ami·es, les amours, les emmerdes, et tout le toutim. C’est vrai que c’était chouette ! Vas-y Renaud, fonce, claque sans compter le fric de la Région pour offrir aux lycéen·nes les meilleures conditions possibles ! Mais dès la cinquième ligne, patatras : « Pour le bien-être des élèves, nous intensifions nos efforts pour faire de nos établissements des modèles, toujours plus innovants, éco-responsables et connectés. » On commence à comprendre le topo. En guise de bien-être, la Région va coller une tablette entre les mains de tous ses jeunes. C’est à peu près ça… en pire !

« En franchissant les portes du lycée, il (elle) entre dans une enceinte sécurisée, grâce aux équipements de vidéoprotection dans lesquels nous avons investis 30 M€, avant d’être accueilli(e) par l’un des 160  médiateurs de la garde régionale des lycées, chargée de maintenir un climat serein. » Évoluer sous l’œil conjoint de caméras de surveillance et de soldats de la garde impériale – pardon –, de la garde régionale, les adolescent·es ne réclament sûrement que ça pour être serein·es… Poursuivons notre lecture. Sitôt installé·e à son bureau, l’étudiant·e va « brancher sa tablette numérique, son nouveau compagnon d’apprentissage au quotidien. (…) Il (elle) peut également exploiter tout le potentiel de cet outil car les lycées de la Région Sud sont équipés du Très Haut Débit et 100 % Wi-Fi. » En gros, sitôt qu’ils·elles auront franchi le sas de sécurité et montré leurs trognes aux caméras de surveillance, les lycéen·nes vont baigner dans un épais bain d’ondes électromagnétiques afin de pouvoir s’éclater à chaque instant avec leur « compagnon » : une tablette !

On imagine que, pour remplacer ainsi des livres par un objet connecté, ‘est que ce dernier doit être un bien meilleur outil d’apprentissage. Même pas. L’étude Pisa, réalisée par l’OCDE, le reconnaît malgré elle : lorsque les technologies numériques « sont utilisées en classe, leur incidence sur la performance des élèves est mitigée, dans le meilleur des cas ». Si vous remettez la phrase à l’endroit, cela signifie que, au mieux, les tablettes ne font pas trop baisser le niveau des élèves. Et que la plupart du temps, elles ont un effet négatif.

Alors, pourquoi un tel acharnement à équiper, à grands frais économiques et écologiques, chaque élève d’outils connectés, et ce parfois dès l’école primaire ? Pourquoi ajouter des écrans aux écrans alors que, « en même temps », il est de plus en plus clairement conseillé aux parents de limiter l’exposition aux objets numériques de leurs bambins (1), et aux ondes par la même occasion ? On peut apporter bien des réponses à cette question, mais c’est sans doute l’ex-directrice de la Direction du numérique pour l’éducation qui apporte la meilleure : « Il faut arrêter avec la question de l’efficacité, de l’utilité du numérique. On est dans l’ère du numérique, il faut faire avec. » (2) Pourtant, les millionnaires de la Silicone Valley, qui inventent la plupart de ces outils, refusent pour leur part de transformer leurs enfants en chairs à tablettes, et les inscrivent dans des écoles qui en sont totalement dépourvues. Tout cela pour vous dire : si votre (petit-)enfant laisse malencontreusement tomber sa tablette par terre et qu’elle se casse, surtout, ne le disputez pas !

Nicolas Bérard

1 – Les ravages des écrans, de Manfred Spitzer, éd. L’échappée.
2 – Citée dans Critiques de l’école numérique, un ouvrage collectif coordonné par Cédric Biagini, Christophe Cailleaux et François Jarrige, qui vient de paraître aux éditions L’échappée. On recommande.