Poings et pains levés : l’Internationale boulangère mobile

Pour le contre-sommet du G7 de Biarritz, des boulangers ont fait le voyage. Réunis au sein de l’Internationale boulangère mobile, ils et elles font du pain pour nourrir les luttes. Pas question de déroger : leur façon de boulanger correspond à leurs idéaux.

Hier, au fond du champ, elle a d’abord garé la remorque sur laquelle est monté le four. Elle a ensuite disposé un barnum de quatre mètres sur deux dans le prolongement de cette remorque. Ce sera le fournil. Un tuyau d’arrosage a été tiré depuis les sanitaires. Un tas de bois et un muret de sacs de farine prolongent l’installation. Tout est réuni pour qu’elle boulange 2,5 tonnes de pain. Faire du pain en quantité pour nourrir les militants durant la semaine de contre-sommet du G7, elle est là pour ça. C’est l’Internationale boulangère mobile, l’IBM.
Ce mardi midi, à Hendaye (20 km au sud de Biarritz), il y a seulement quelques centaines de personnes sur le site du G7 Ez (« Non au G7 »). Leur nombre va aller crescendo pour assister aux conférences-débats et participer aux manifestations prévues samedi. En fin de semaine, donc, il faudra pratiquer « la boulange infinie », sorte de transe boulangère où l’on fait du pain 24h/24 (voir encadré page suivante). Mais pour l’heure, le temps laisse la place aux réglages, comme l’atteste le tas de pains trop cuits et mal levés à côté du four. Le temps pour l’IBM de s’adapter aux températures et à l’atmosphère moite de la côte basque, à la farine locale, au bois « qui brûle vite ». Trouver la recette, la faire varier légèrement selon le moment du jour ou de la nuit, selon la météo, selon la température du four… La recette provisoire est affichée bien en vue (voir visuel page suivante), au cas où celles et ceux qui l’ont mise au point grâce à leurs erreurs soient partis se coucher.

« Potentiellement, on est soixante »

Pour les membres de l’Internationale boulangère « toujours le pain levé ! », c’est le collectif avant tout. Ils et elles évitent soigneusement les ressorts médiatiques qui pourraient conduire à personnifier ou à récupérer le mouvement  : des photos de visage, des noms de famille, des « porte parole »… Il n’y a donc pas, dans le groupe, de Daniel Cohn-Bendit, mais Mathilda, Joffrey, Ed, Simon, Camille et Sacha. À moins que les prénoms soient faux…
Qu’importe, c’est ici et maintenant que tout ce beau monde fait un pain bien réel. D’autres viendront plus tard dans la semaine donner la main. Pour l’heure, un copain de passage fend du bois.

Selon les lieux des manifestations et les disponibilités, on est plus ou moins nombreux. Potentiellement, on est environ soixante, dans une trentaine de collectifs.

Camille.

L’Internationale boulangère se compose et se décompose au gré des manifestations militantes. On l’a vu faire du pain à Notre-Dame-des-Landes, en Allemagne à Hambach lors des luttes contre les mines de charbon, dans des Camps climat, à Bure… Partout où les luttes anticapitalistes et écologistes ont besoin de pain, et où des fournils mobiles et militants sont prêts à aller. Pour ce contre-sommet au G7 de Biarritz, ils viennent surtout de Rennes. Sacha, elle, vient du Tarn. Quant à Simon, il vient d’un peu partout :

J’ai eu l’idée de la boulangerie mobile avant de savoir faire du pain. J’avais envie de faire quelque chose d’utile, avec mes mains, mais j’avais surtout envie de bouger.

Voilà dix ans qu’il sillonne l’Europe militante avec son fournil mobile. Il les connaît bien, les historiques de la boulange sur roues. Et les petits nouveaux qui testent encore leur four, toujours plus nombreux. « On a eu cette idée de réseau de boulangers mobiles et militants à Notre-Dame-des-Landes où on s’est retrouvés à faire du pain ensemble. » Sur une boutade, le groupe se trouve alors un nom. On s’échange les téléphones et les adresses e-mail. L’Internationale est née autour d’un fournil posé sur une remorque.

Pratique ouverte à tou.tes

Pour l’heure, la pétrissée réalisée par Sacha est en train de déborder du bac dans lequel elle lève. Trop ? « Non, c’est le bac qui est trop petit. Elle a l’air bien ta pâte, ni trop douce ni trop dure », commente Simon. Sacha est « complètement débutante ». Elle observe les gestes d’Ed et de Simon en train de travailler la pétrissée précédente, visiblement trop liquide. « On s’adapte. » Simon pèse les pâtons et les transmet à Ed qui les boule. Simon le regarde, intrigué. Les deux boulangers, qui travaillent ensemble pour la première fois, débattent sur les gestes du façonnage. Sacha écoute avec attention. Ici, on apprend par la pratique. Les conditions de travail sont tellement différentes de la boulange industrielle qu’on se demande à quoi sert un CAP où l’on n’apprend pas à travailler avec du levain, où l’on n’apprend pas non plus à enfourner avec une pelle… Les deux hommes mettent le débat entre parenthèses car le pain n’attend pas : avec des gestes bien rodés, ils rangent les pains « dans les couches » où ils vont finir de lever avant d’être enfournés. La discussion peut reprendre.

Nourrir les luttes, s’émanciper

À l’extérieur du barnum, le soleil perce la brume basque. « Il faudra penser à modifier les quantités de levain. » Camille installe un extincteur d’incendie et Mathilda fend du bois. Quand elle n’est pas en déplacement avec l’IBM, Mathilda boulange avec le collectif de la Pat’ Mobile pour le réseau de ravitaillement des luttes de Rennes. « C’est notre métier, mais pas en mode marchand. » Le pain nourrit les copains, les squats, les migrants, les postiers en grève, les legal teams…(1) « En juin, on a boulangé en soutien au lycée expérimental de Saint-Nazaire. On a vendu des pizzas à prix libre sur le front de mer, ça a bien marché. On a versé la moitié des recettes au lycée, on s’est défrayés, et le reste est parti à la caisse du réseau “Vérité et justice pour Babacar” (2) ».
Pour ce contre-sommet d’Hendaye, l’IBM vend son pain aux cantines autogérées 2,5 euros le kilo. Les tranches compléteront les assiettes de riz-lentilles et légumes proposées à prix libre. Avec les recettes, l’IBM investira dans du matériel commun, ou donnera un coup de main aux copains qui veulent acheter ou construire un four, ou interviendra sans se défrayer sur d’autres évènements. Parmi les membres de l’IBM, certains vivent de leur boulangerie mobile en semaine et viennent travailler bénévolement sur leurs temps libres lors des contre-sommets ; d’autres viennent travailler bénévolement et vivent du chômage ou du RSA, perçu comme un revenu inconditionnel, qui leur permet de développer des activités non lucratives. C’est le cas de Camille, qui partage, avec les autres membres, cette vision subversive de la boulange et du travail :

On essaie de casser cette image du boulanger qui est nécessairement un mec qui se lève à 2 heures du matin et se ruine la santé pour un patron. On montre au contraire que la fabrication du pain, même en grande quantité, est quelque chose que tout le monde peut s’approprier, et qu’on peut faire du bon pain pour pas cher.

Idéologie de la baguette

Se réapproprier le travail, se réapproprier l’aliment de base, sortir ainsi des logiques qui enferment l’individu et qui font pourtant tourner le système. L’IBM se veut ainsi messagère d’une utopie concrète dont elle est l’illustration : « Si nous avons choisi des conditions matérielles à notre échelle et mobiles, c’est pour maîtriser nos propres outils de production (four et fournil mobiles) et ainsi propager l’autonomie des travailleur-euses comme base d’une société démocratique, non-hiérarchique et où le travail sera librement choisi », peut-on lire dans la « Déclaration d’intention de l’IBM », parue dans Le journal de l’IBM du printemps 2019.
Pour l’heure, les idéologues ont les mains dans le pétrin. C’est Joffrey et Mathilda qui s’y collent, tandis que Sacha grigne ses premiers pains sur les conseils de Simon : « N’hésite pas à les entailler franchement, sinon ils ont tendance à arquer à la cuisson. » Les pains sont ensuite disposés à la pelle dans le petit four à sole tournante qui peut contenir 12 pains de 2,5 kg, soit 30 kg d’aliment en une seule fois : pas question de faire des baguettes, la surface de cuisson nécessaire serait trop importante. Il faudrait donc plus de bois, mais aussi plus de pétrissées, plus de travail de façonnage, plus de manipulations à l’enfournement et au défournement… « Les baguettes, les Anciens ne s’y trompaient pas, ça n’a aucun sens. »
A partir de jeudi soir, pour nourrir les milliers de manifestants, l’IBM mettra en place les 3-8 pour boulanger jour et nuit, à la cadence imposée par le four et le levain de 17 fournées par 24 h. Une forme de productivisme ? « Oui, mais nourricier, convivial et non mécanisé ! », s’amuse Simon.

L’idée, c’est de faire beaucoup avec peu de matériel, mais avec beaucoup de gens. C’est ce qui me plaît dans ce genre d’évènement. De la joie, du travail, du partage, de la lutte et du levain !

Fabien Ginisty
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1 – Juristes qui conseillent les activistes.
2 – En 2015, Babacar Gueye est mort lors d’une intervention policière. Le collectif dénonce une bavure. Une enquête est en cours.
www.justicepourbabacar.wordpress.com

Contact de l’IBM :
boulangemobile[at]riseup.net