Durant ses longues nuits d’insomnies, Sandra, une aide-soignante de 55 ans qui travaille dans un Ehpad de La Bresse (Vosges), retranscrit sa vie au quotidien avec ses « petits vieux ». Écrire, elle en a besoin, lorsqu’elle pète des câbles, par exemple en période de virus. Elle nous déballe un dossier bleu, rempli de feuilles volantes. Nous voilà à retranscrire les états d’âme de celle qui prend encore le temps de donner une caresse et glisser un sourire, là où il y a « tellement de misère ».
Au lieu de les appeler les « résidents », j’ai toujours préféré mes « papys, mamies ». Ma petite Yvonne a 101 ans aujourd’hui. Je la vois dans sa petite nuisette toute usée par le temps, me dire : « Ça vaudrait une photo. » C’est un magnifique hymne à la fin de vie. Elle s’accroche à ce qui lui reste : si peu de choses, seulement 20 minutes avec moi où elle se sent vivre, être, exister… « Pourquoi je suis toujours là ? », me demande-t-elle. Et moi qui lance : « Bonjour ma belle petite dame. Comment allez-vous ? » Question à la con. Dont je connais la réponse. Et elle, en gardant cette lumière d’espoir au fond des yeux : « J’essaie de faire, encore, un peu, mais si vous saviez comme c’est dur d’avoir mal partout, tout le temps. De se dire qu’il faut se battre. Pour quoi, pour qui ? J’ai fait ma vie. » Dans une autre chambre, il y a Dédée, ma petite Dédée qui veut toujours manger, à qui je dois enlever mes mains des siennes. Elle a tellement besoin de ce contact, ce réconfort que seule une caresse, une étreinte bienveillante peut vous procurer. J’ai l’impression de lui transmettre une énergie pour qu’elle puisse tenir encore. Un sourire, voire un petit fou rire partagé semble lui redonner un peu de vie. C’est vrai qu’un geste tendre, une petite attention peut l’espace d’un instant faire revivre l’espoir, la joie. Un bien-être régénérateur pour attendre la délivrance sans trop de souffrances.
Maltraitance au quotidien
Il se passe des choses complètement débiles dans les Ehpad. Rose crève de chaud. Elle a une chambre exposée au soleil, avec de grandes baies vitrées des deux côtés. Souvent, je la retrouve toute rouge. Les autres connes d’aides-soignantes ne pensent même pas à tirer les rideaux. Il faut fermer les volets côté rue le matin, et côté cour l’après-midi. Elle est tellement perdue qu’elle ne sait pas le faire toute seule. « Bientôt, je vais ouvrir la porte du frigo pour avoir moins chaud ! » Madame G. n’aspire plus qu’à dormir et ne parle pas ou peu. Simone, elle, ne supporte personne. Surtout les nouvelles aides-soignantes. Elle est énorme, Simone. Indéplaçable. Pour avoir sa confiance, je lui raconte ma route pour arriver au boulot à 6h30 du matin avec ma « cacahuète » de Twingo. J’ai croisé un cerf ou un renard, et ça suffit pour la rendre heureuse. Il faut savoir la prendre, Simone. Madame L. est mise au coin entre deux murs. Pour manger, on a décidé de la changer de table alors qu’elle était bien là où elle était. À mon avis, ses filles vont réagir vite. Tout le personnel dit qu’elles sont chiantes, mais c’est bien normal. Elles veulent le meilleur pour leur mère. Pour moi, c’est de la maltraitance.
L’attente du fils ou de la fille
Il y a Madame P. qui est mal, qui se fait chier, qui nous offre tous les jours des chocolats et des gâteaux à chaque fois que l’on passe devant sa chambre. Ça devient gênant. Vraiment, je fais ce que je peux pour qu’elle soit bien, avec les moyens que j’ai. Mais on n’a rien. Juste répondre à leurs besoins vitaux, et encore. Manger, boire, les changer… Si ce n’est que ça, c’est juste attendre la mort sans profiter de la vie. Eux qui aimeraient tant avoir des projets, faire des câlins, sortir, se balader en forêt, sentir la terre… Dans le couloir, je croise Monique. Elle s’imagine dans la rue, au passage piéton, je l’aperçois qui regarde à droite à gauche, à droite et à gauche encore. Elle semble vouloir traverser. Je m’arrête, lui fait signe de passer. Elle me fait de grands gestes, me dit qu’elle part loin là-haut, qu’elle a le temps… Quand elle me reconnaît, elle m’envoie de grands saluts. Elle est dans son monde, seule. Elle n’a besoin de rien. Jamais rien. Son petit monde lui suffit. Elle se parle, se répond à elle-même. « Bonjour Monique ! », je lui dis. Pas madame, elle préfère que je l’appelle Monique. Elle n’aime pas les flons-flons.
« La Monique, on dirait un homme. » Ça, c’est madame Didier qui le dit, avec sa petite voix de moineau. Encore une fin de vie terrible. Toutes ces personnes se retrouvent sans leur chez-eux. Généralement, les enfants se dépêchent de tout vendre pour presque rien. Leur vie, ce n’est plus que l’attente d’un fils ou d’une fille, qui leur font croire qu’ils retourneront bientôt chez eux. Mais tout est vendu. La maison, les affaires. Ils ont bossé toute leur vie et n’ont plus rien. Comment se remettre de cette nouvelle, à cet âge-là, quand on n’a plus un seul projet ? C’est le deuil, le deuil de leur vie.
C’est devenu « la salle des médicaments »
À cause du covid, on ne peut voir les personnes âgées que derrière une vitre. En bas, l’espace de vie est devenu rien du tout. Les anciens n’ont plus le droit d’y aller avec le virus. Ils sont séquestrés dans leur chambre. Ça aurait dû être le poumon de cette maison. Un lieu d’échange, de découverte, d’écriture, de lecture. C’est devenu la salle des médicaments. On a eu beaucoup de décès avec le covid. Il n’y avait même plus d’enterrements. J’étais chargée de les habiller pour partir. On les mettait dans des sacs. On n’avait pas le choix à l’époque. Il est un peu plus tard dans la journée. « Ben, vous faites quoi ? » réclame Lucie en nous voyant arriver avec le lève-malade. La dame vient aussi de perdre sa sœur aveugle à cause du covid de merde. « On vient changer la protection pour la nuit. » Pourtant, elle est encore propre. « C’est une honte de mettre les gens au lit à 16 heures », lance-t-elle. Je suis bien d’accord avec vous, Lucie. Ce n’est pas normal de devoir vous contraindre à manger dans votre lit, mais nous n’avons pas le temps pour vous. Il faudrait se plaindre au directeur. On manque de moyens. « Je vais quitter l’Ehpad », s’énerve-t-elle avec ses escarres. « Moi aussi ! », je lui réponds. Oui moi aussi, car je ne peux plus travailler comme ça. C’est dur. Oui, mais non, car c’est si beau de leur apporter du bonheur et de l’amour. J’ai encore tellement à dire. Franchement, il y aurait de quoi écrire un livre.
Sandra Kieffer
Illustration : © Marion Pradier, pour L’âdf
Cet article est tiré de notre dossier « Tranches de vieux », publié en février 2023. Retrouvez les autres articles de ce dossier :
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