Dans le quartier du Blosne, à Rennes, rares sont les enfants dont le français est la première langue. Plusieurs écoles maternelles invitent les parents à partager leur langue et leur culture, et s’appuient sur cette richesse pour construire les apprentissages.
La maman de Yuna Mae est venue nous parler de Singapour. Elle nous a appris à dire « bonjour » et « merci » en mandarin. » « On a parlé kabyle avec la maman de Léa. Elle a apporté des poteries traditionnelles. » « Nous avons voyagé au Daghestan avec la maman de Sanya. Nous avons cuisiné des khinkals et parlé russe. »
Comme beaucoup de couloirs d’écoles maternelles, ceux de l’école Volga, à Rennes, ont les murs couverts de créations, de photos, de petits mots. Les parents, qui accompagnent chaque jour leur enfant jusqu’au seuil de la classe, ont ainsi un aperçu de ce qu’il s’y passe. Mais ici, une différence saute au yeux : le français est loin d’être la seule langue affichée.
Les « fleurs des langues » en papiers colorés mettent en scène la richesse linguistique des familles. Dans le cœur sont écrits en français – la langue de l’école – les mots « merci », « bonjour », ou « un, deux, trois ». Les pétales portent des traductions, écrites dans l’alphabet utilisé par le parent, ou en phonétique si nécessaire. Après chaque visite de parent, « avec l’enfant, on va accrocher les pétales », explique Nolwenn Jeusset-Talon, enseignante à Volga.
L’établissement est l’une des six écoles maternelles publiques du Blosne. Dans ce quartier du sud de la ville, construit dans les années 60 et constitué de grands immeubles entourés d’espaces verts, plus de la moitié des habitations sont des logements sociaux. Les nationalités et les origines y sont extrêmement variées. Peu d’enfants ont le français pour langue familiale. « Avec les fleurs des langues, on s’acculture les uns les autres, sourit Sophie Luron, enseignante à l’école Henri Wallon, dans le même quartier. Cette année (1), il y a 28 ou 29 langues parlées dans les maisons de mes 22 élèves, et je pense que je passe à côté de beaucoup ! »
Une recherche avec des linguistes
L’idée des fleurs des langues a été transmise aux instits par Philippe Blanchet et Stéphanie Clerc-Conan. Ces deux linguistes de l’université Rennes 2 sont inscrits dans le courant de la sociodidactique, qui considère qu’on ne peut enseigner une langue à un public large sans tenir compte des paramètres sociaux : diversité des apprenants, de leurs rapports aux langues, de leurs modalités d’apprentissage… Philippe Blanchet est à l’origine du terme « glottophobie », qui « désigne les discriminations à prétexte linguistique […] lors, par exemple, d’une embauche par entretien ou par concours, de l’accès à une formation, à un logement, à des soins, à des financements ou encore à l’exercice de la parole publique » (2). Stéphanie Clerc Conan a dirigé des recherche-actions, en collaboration avec des enseignantes, dans plusieurs écoles de Marseille et Toulon, pour étudier les « effets de l’implication des parents » dans des projets multiculturels et multilingues.
En 2018, Estelle Moumin, coordinatrice du Réseau d’éducation prioritaire (Rep+) des Hautes-Ourmes, dans le Blosne à Rennes, la contacte. Une nouvelle recherche-action, intitulée « Valoriser les pratiques linguistiques des élèves pour mieux développer leurs compétences scolaires », est validée par l’Éducation nationale : les professeur·es des trois écoles maternelles concernées, Volga, Henri Wallon et Guillevic, ont droit à des formations avec les linguistes, sur leur temps de travail. À présent, le projet n’est plus aussi soutenu par l’institution. « Mais on continue, souligne Estelle Moumin. Les enseignants impliqués étaient 26 au départ, ils sont une quinzaine aujourd’hui. Ça demande un gros investissement personnel. »
Nolwenn Jeusset-Talon, à l’école Volga, a toujours son « carnet de plurilinguisme », où sont notées des phrases issues de ses discussions avec les parents. Sophie Luron, à Henri Wallon, apporte « de la matière » aux chercheurs. « Là, je prépare un écrit avec toutes les traces autorisées par les familles. Quatre mamans ont accepté de répondre à une interview. Les réponses sont assez étonnantes ! » Au-delà de la participation à la recherche, le travail sur la diversité linguistique a bousculé les pratiques des enseignants. « Ça a fait bouger beaucoup de lignes, souligne Sophie. Toute l’école est concernée, c’est omniprésent. »
À Volga aussi, « c’est un projet d’école, précise Nolwenn. Ce qu’on veut, c’est faire venir la langue et la culture familiale dans l’école pour avoir de meilleures relations avec les familles. Ce dont on s’est aperçu – pas à chaque fois, mais très souvent – c’est qu’après la venue du parent en classe, l’enfant a une meilleure confiance en soi. C’est extraordinaire. »

À l’école maternelle Volga, les parents sont invités à intervenir en classe dans l’une des langues qu’ils parlent. Ici, un papa et sa fille apprennent aux enfants à dire « bonjour » en arabe. © école maternelle Volga
« Sa maman est venue compter en roumain, peu après il parlait »
Chacune des enseignantes a dans sa besace un paquet d’anecdotes à propos d’enfants mutiques, ou très petits parleurs, qui ont eu « le déclic ». Exemples : « Pour Andreï, la séparation était très dure : beaucoup de pleurs et d’absentéisme. Sa maman est venue compter en roumain, on l’a enregistrée, et le jour d’après on l’a réécoutée en atelier maths. Le lendemain, il parlait français, c’était de sourires et de la joie. » « Yassim ne parlait pas en classe, ne se sentait pas concerné. Dès le lendemain de l’intervention en bambara de son papa en classe, il s’est exprimé en français, devient élève et les parents parlent bambara avec lui à la maison. »
Pour Estelle Moumin, « l’école, c’est 50 % d’apprentissage, 50 % de bien-être ». Ce qui se joue pour les petits est à la fois subtil, et lourd de conséquences. « Ce n’est pas une norme mondiale que les enfants aillent à l’école entre 3 et 6 ans, souligne Sophie. Pour les parents, ce n’est pas toujours facile de se sentir légitimes pour différentes raisons : la barrière culturelle, le fait de n’être pas allés à l’école, ou les mauvais rapports qu’ils ont eu avec elle… » L’enseignante a donc fait de la « coéducation avec les familles », l’une de ses priorités. Avec « une vraie notion d’équité et de réciprocité », insiste-t-elle. À l’école Henri Wallon, « on rencontre chaque famille individuellement, deux à quatre fois dans l’année. On demande aux parents de nous raconter leur enfant, on leur rappelle qu’ils le connaissent mieux que nous, qu’eux peuvent apporter des solutions. On essaie de déverrouiller la relation dès le départ, même si souvent, il y a des craintes et des malentendus entre la famille et l’institution, quel que soit le milieu social. »
« Ne pas me positionner en supérieure »
Cette démarche n’empêche pas les tensions avec certains parents. En dépit des conflits, Sophie continue de leur proposer d’intervenir en classe. Et, souvent, lorsqu’ils finissent – « parfois après deux ou trois lapins » – par s’asseoir avec les enfants pour partager leur langue, les choses se dénouent. Cela demande à l’enseignante une bonne dose d’énergie, de patience et d’humilité. « À chaque fois qu’un parent est venu dans ma classe, j’ai appris quelque chose de moi, de mes représentations, de comment je peux me fourvoyer parfois, reconnaît Sophie. Être dans une démarche de justice éducative, c’est ne pas me positionner en supérieure. Je pense que je sais faire mon métier, mais les parents savent faire aussi. »
Inviter les parents en classe tisse aussi des liens entre eux, constate Nolwenn. « Quand une maman kurde est intervenue, toutes les autres mamans kurdes la félicitaient dans le couloir ! La confiance dans l’école est meilleure, les familles se sentent respectées. Ceux qui parlent un peu mieux français proposent de traduire aux autres, de l’entraide se met en place. » Un parent trop timide pour intervenir seul peut aussi venir en renfort d’un autre. « Ça donne beaucoup d’émotion pour eux de venir en représentation dans la classe. Ils disent souvent : “Je ne vais pas y arriver !” », raconte Sophie.
Les enfants, eux, attendent avec impatience que vienne le tour de leur parent, et cela crée de l’émulation. « Il y a un effet boule de neige, observe Nolwenn. “Moi je parle telle langue, je peux venir ?” Et pour les parents qui ne parlent pas une autre langue, c’est un petit challenge : “Qu’est-ce que je peux apporter à l’école ?” La maman de Neil a lu le livre préféré de son fils, dont chaque enfant a eu une page photocopiée. Un papa a apporté les percussions qu’il avait à la maison, beaucoup venaient d’Afrique. Un autre papa, venu chercher son enfant, savait en jouer… On a eu un petit concert ! »
Une maman et son fils comptent en kurde. « Bonjour, merci, un, deux, trois » : chaque mot appris dans une langue est enregistré avec la voix du parent, et associé au geste photographié. Tout au long de l’année, les enfants peuvent regarder et écouter ce « mur des sons » en appuyant sur la photo.
© école maternelle Volga
Écoute attentive et ponts entre les langues
Faire entrer un peu de fête dans l’école, ça détend l’atmosphère. Surtout si on mange… « Comme je suis un ventre sur pattes, je propose aux parents d’apporter un peu de leur nourriture, rigole Nolwenn. Chez les enfants aussi, si ça passe par le ventre, ça a plus d’impact ! »
À l’école Henri Wallon, « on fait une grande fête de cuisine et de dégustation, avec du salé et du sucré, indique Sophie. Dès le jeudi, les familles sont invitées à cuisiner dans toutes les classes, et le vendredi à 16 heures, tout est prêt ! »
Et les apprentissages dans tout ça ? Une grande partie des contenus apportés par les parents sont utilisés au quotidien par les enseignantes. Se dire « bonjour », le matin, dans toutes les langues apprises. Compter qu’il y a « un » absent en turc, en arabe ou en bambara. Apprendre à attendre son tour grâce à telle comptine peule… La grande variété de langues entendues affine l’écoute attentive des enfants, ce qui pourra les aider à distinguer les sons du français, comme « on » et « an ». Et en faisant des ponts, très tôt, entre une chose et les différents mots qui la désignent, ils commencent à comprendre ce que c’est qu’une langue.
Cette maman et ses enfants se sont vêtus avec soin pour apprendre aux élèves à compter en shimaoré (Mayotte, archipel des Comores).
© école maternelle Volga
« Je veux encore voyager ! »
Sophie a choisi un album jeunesse, avec une structure répétitive et des noms d’animaux, dont les enfants connaissaient l’histoire par cœur. Puis elle a proposé aux parents de venir le raconter en classe, dans la langue de leur choix. « Ils ont été très enjoués à l’idée de le traduire. La seule chose que je demandais était de parler fort, et de montrer où on en est dans l’histoire. »
Dans la classe de Nolwenn, un « mur du son » permet aux enfants de réécouter les parents – les leurs, et ceux des autres – dire « bonjour », « merci », et compter jusqu’à trois dans leur langue. « L’an dernier, une petite fille venait tous les jours accompagnée par sa grande sœur. Leur rituel du matin, c’était d’écouter leur mère. Ensuite, la sœur partait ! »
Globalement, quand un parent est là, c’est « un temps de concentration et d’attention très intense » pour les enfants, estime Nolwenn. D’autant qu’il y a une part de rêve dans ces interventions pour lesquelles les familles prévoient tenues culturelles, artisanat, photos, musique… « On sort le globe, et on voyage dans nos têtes. D’ailleurs, un enfant a dit en fin d’année : “Je veux pas changer de classe, je veux encore voyager !” »
Ancienne conseillère pédagogique, Sophie est formatrice et partage régulièrement son expérience avec des collègues. « Et si tu n’avais que des enfants nés en France ? », lui demande-t-on souvent. « Chez les Français aussi, les cultures des maisons sont très diversifiées. C’est toujours important d’inviter les familles à enrichir notre classe », répond-elle, ajoutant que « le français scolaire est déjà une deuxième langue pour plein de familles » francophones.
Lisa Giachino
1- Ce reportage a été effectué début juillet, à la fin de l’année scolaire 2023-2024.
2 – Glottophobie, Philippe Blanchet, Langage et société HS1, 2021. Consultable sur www.cairn.info
– Lire aussi p.10 du dossier.
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Cet article est paru dans le numéro 198 de L’âge de faire / Dossier “Parlons langues”.
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