À l’université Rennes 2, un nouvel Espace des langues propose d’apprendre et de parler en créant, fabriquant, jouant… Un lieu ouvert à la diversité linguistique, pour interroger l’hégémonie des cultures dominantes.
« I’m your English teacher, but I’m not your English teacher », aime dire Catrin Peterson à ses étudiants. « Je suis votre prof d’anglais, mais je ne suis pas votre prof anglaise. » Car cette enseignante-chercheuse de l’université Rennes 2 est galloise. Le gallois, langue celtique, est devenu minoritaire au pays de Galles au profit de l’anglais, même s’il connaît un regain grâce à son enseignement à l’école et à son utilisation dans l’administration. « Il y a aussi une chaîne de télé en gallois et la création d’émissions auxquelles des enfants et des jeunes participent », souligne Catrin.
Ce constat nourrit la volonté de l’enseignante « d’ouvrir les esprits des étudiants sur la diversité », et de les inviter à prendre du recul sur les langues qu’ils utilisent. Grâce à un nouveau cours sur le multilinguisme, « je veux leur faire comprendre que c’est toujours la même histoire de domination linguistique partout dans le monde. »
Pour que l’expérience linguistique ne soit pas que statique et cérébrale, Catrin Peterson est à l’origine d’un nouvel Espace des langues. L’idée est à la fois d’ouvrir le champ des possibles à des langues qui ne font pas l’objet d’une spécialité universitaire, et « d’exprimer la vision que le langage est une activité ». Dans un vaste sous-sol, elle a voulu « créer un endroit dans lequel nous pouvons “langager” de manière efficace. On n’est pas assis en rang en écoutant le prof. On se met en action ! En tant qu’enseignant, on peut y aller avec sa classe pour créer, peindre, faire du théâtre ou conter, se mettre en mouvement… Bref, faire le lien entre la langue et nos corps. De la peinture en chinois. Une fabrication de selle de vélo en espagnol… » Dans ce lieu à l’aménagement mobile, où l’on peut aussi jouer ou se détendre, « tout n’est pas décidé à l’avance ». Catrin voudrait aussi que la bibliothèque de l’Espace des langues devienne « une zone majoritairement sonore, parce qu’une bibliothèque des langues où personne ne parle, c’est une aberration. Mais ça va prendre un peu de temps ! » Après quelques mois d’expérimentation, le sous-sol doit ouvrir ce mois de septembre.
« L’hégémonie anglaise appauvrit la science »
Comme Catrin, David ar Rouz est prof d’anglais, et issu d’une population dont les langues ont été marginalisées : les Bretons (lire p.11). Cette expérience commune stimule leurs échanges à propos de « la domination linguistique, qui est intimement liée au capitalisme et à l’impérialisme. Par exemple en Australie, l’emprise progressive de l’empire britannique a entraîné une baisse simultanée de la diversité des langues, et de la biodiversité. On peut le cartographier ».
La science n’est pas épargnée par cette domination, ce qui a « des répercussions sur le partage des savoirs », estiment les deux chercheurs. Pour être publiés dans les revues scientifiques, la plupart des universitaires doivent présenter leurs travaux en anglais. Or, « quelqu’un qui s’exprime dans une langue qu’il ne maîtrise pas est moins créatif. Les auteurs non natifs s’appuient sur les écrits de leurs collègues, et se retrouvent à reproduire des façons de dire. Il y a un positionnement implicite dans le langage qui n’est pas conscientisé ».
C’est pourquoi, « avec David, on s’est donné pour mission, en 2026, de faire un colloque d’écolinguistique multilingue, souligne Catrin. « Car l’hégémonie anglaise appauvrit la science. »
LG






Cet article est paru dans le numéro 198 de L’âge de faire / Dossier “Parlons langues”.
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