L’orthographe nous donne des normes écrites, mais qu’en est-il de l’oral ? Notre façon de parler porte avec elle tout un monde. Elle est parfois source de railleries, voire de discriminations. Gare à la glottophobie.
En 2023, le collectif des Linguistes atterrées écrivait contre les discours alarmistes fustigeant une « dégradation » du français (1). Anglicismes, langage sms et autres écarts de norme ne seraient pourtant pas des menaces pour la langue. Cela garantirait au contraire sa vitalité et sa pérennité. S’ouvrir à cette vision permet de lutter contre « l’insécurité linguistique » : le fait de ne pas oser s’exprimer, par peur de la faute. Une insécurité dont la « glottophobie » pourrait être un corollaire.
Apparu sous la plume du linguiste Philippe Blanchet (2), le néologisme flirte avec la xénophobie puisqu’il parle de la peur, mais aussi du rejet de l’autre du fait d’un usage particulier et sensiblement différent d’une langue commune. Il se rapporte au langage écrit et oral, notamment à un marqueur qui fait particulièrement jaser dès qu’on l’entend : l’accent.
Question de perception
« Un accent, c’est un phénomène de production et de perception, souligne Médéric Gasquet-Cyrus, linguiste à l’université d’Aix-Marseille (3). Pour qu’il y ait un accent, il faut deux personnes. » On produit des sons, une prosodie, des consonnes, des voyelles, des intonations… Et en face, l’autre perçoit cette mélopée, selon divers échelons. Distinguez-vous par exemple l’accent « du Sud » comme une seule et même prononciation ou devinerez-vous si je viens de Nice, de Marseille ou de Toulouse ? Reconnaissez-vous l’accent marseillais, alors qu’il est multiple ? « Si j’entends parler quelqu’un dans une langue que je ne connais pas, je ne vais pas reconnaître l’accent, je n’ai qu’un seul niveau de perception, explique le chercheur. Si je connais la langue, j’entends une certaine façon de la parler et si j’en connais la culture, je reconnais peut-être un certain niveau de langage. »
On distingue les accents régionaux, mais aussi des « accents sociaux » et, comme les mots, les accents se colorent de connotations positives ou négatives. « Un accent du sud sera qualifié de chantant. Le revers de la médaille, c’est que cela ne fait pas sérieux », constate Médéric Gasquet-Cyrus. Les perceptions sont parfois « très épaisses et dures à faire partir. Elles recoupent souvent les discriminations les plus courantes : un accent anglais paraîtra chic, tandis qu’on demandera à quelqu’un qui a un accent du Maghreb, de faire un effort », illustre encore le chercheur.
Des filtres qui font alors parfois de l’accent un motif de discrimination. Pour certaines fonctions liées à un public, des employeurs tiqueront sur une façon de parler. « Cela vaut en général pour toutes les personnes dont la langue est un outil de travail : vendeurs, responsables marketing, comédiens, journalistes, professeurs… » précise Médéric. Les journalistes en formation seront plutôt orientés vers l’écrit, où l’on n’entend pas la prononciation – quoique (lire encadré). « Lors des concours de recrutement, des étudiants s’entendent parfois dire : “Avec votre accent, vous ne pensez quand même pas enseigner le français !” »
L’accent d’élite
Selon un sondage Ifop de juin 2021, « 13 % des salarié(e)s ayant un accent marqué rapportent qu’on leur a déjà demandé de le gommer ». En novembre 2020, la loi – pas encore passée au Sénat – visant à « promouvoir la France des accents et à lutter contre les discriminations fondées sur l’accent » était votée à l’Assemblée. L’accent rejoignait ainsi la vingtaine d’autres motifs de discrimination sanctionnés juridiquement. « Cette loi a attiré l’attention sur le sujet et permis de faire prendre conscience qu’on peut se moquer d’un accent mais qu’il y a des limites, estime le chercheur. Mais cela reste compliqué de démontrer que la discrimination y est liée. Les gens concernés ne vont pas forcément parler de discrimination. »
Comme souvent, ce sont les classes dominantes, pas forcément les plus fortes en nombre, qui imposent des critères sélectifs. « À la Renaissance, le bon parler est associé à la Cour, autour de Paris. À partir de la Révolution, le parler de la grande puis de la moyenne et petite bourgeoisie prend le dessus, avant celui de la bourgeoisie cultivée, au XXe siècle. Dans les années 1980, l’accent de référence devient celui du présentateur du journal télévisé de 20 heures. Encore les lieux de pouvoir… Aujourd’hui, le JT de 20 heures est une antiquité et d’autres voix émergent », résume le linguiste. La norme, c’est donc l’assise d’un pouvoir, d’une élite. Et c’est un phénomène d’attirance « plus sociale qu’esthétique », précise le chercheur, et d’adaptation plus ou moins consciente, qui fait que parfois on « perd son accent ». Changer sa façon de parler se fait plus ou moins volontairement et peut même être vécu « comme une forme de trahison ». Le territoire et les histoires personnelles voyagent avec l’accent, qui devient un élément du terroir. Mais bien souvent, nous nous adaptons simplement à un contexte. Nous ne parlons pas à nos parents comme on parle à un employeur. « Plus on monte dans les échelons, plus le parler se fond dans celui de l’élite. », observe Médéric Gasquet-Cyrus.
« L’accident sans idée »
« Les gens qui travaillent près de la mer ont plus l’accent que d’autres, parce qu’ils sont obligés de porter la voix sur les bateaux », a constaté le chanteur André Minvielle. Si l’accent gêne certains artistes de la voix, lui en a fait un matériau de travail, à récolter, à sculpter ou à créer. « Je cherchais autant dans ma vie que dans ma pratique artistique, à sortir de la normalisation effrénée que l’on voit partout. Ce n’est pas tant pour défendre l’accent. L’histoire c’est de se déconditionner. » Se disant « facteur d’accent » quand par exemple il improvise et scate sur des airs de jazz, il se plaît à récolter les intonations et façons de parler partout en France et dans le monde. Certaines de ses chansons sont écrites en gascon, bien que selon lui, il ne le parle pas avec le « tambour des anciens ». Et il met de l’accent un peu partout autour de lui : « Quand je joue de la batterie, si je ne fais pas d’accent je suis mort », nous racontait-il en parlant de sa chanson « Esperanza l’Aranesa » (L’âdf n°194). « Pour l’accent j’ai trouvé plusieurs formules, rigolotes, mathématiques presque : l’accent c’est l’accident sans -id. Et id. est la contraction de idem. L’accent renvoie à l’autre », s’amuse-t-il (4).
Médéric Gasquet-Cyrus observe ainsi que c’est principalement par des pratiques artistiques, que les accents reprennent leur place et leur valeur. Pensons à quelques chansons comme celle du groupe toulousain des Fabulous trobadors « L’accent ». Le journalisme joue aussi son rôle dans un sens ou dans l’autre. Un article de Libération (5) a fait du bruit récemment, en commentant l’affrication du t, de plus en plus répandue chez les jeunes. Cette façon de prononcer le son de la lettre t, « tch », encore connotée plutôt péjorativement, commencerait à se fondre dans tous les milieux sociaux. L’usage définira la postérité de cette manière de dire. Les normes évoluent, quoique lentement. « Tout ce qui est historique est long », rappelle le linguiste.
Lucie Aubin
1- Le français va très bien, merci, Gallimard, Tracts, mai 2023 et L’âdf 187, sept. 2023.
2- Discriminations : combattre la glottophobie, Philippe Blanchet, éd textuel, 2016. Lire aussi p.8.
3- Il a publié En finir avec les idées fausses sur la langue française, éd. Atelier, 2021 et plusieurs ouvrages sur le parler marseillais.
4- Extrait d’une conférence à Avignon, 2013.
5- « “Amandjine mange à la cantchine” : l’affrication, nouveau tchic de langage des adolescents », Marie-Ève Lacasse, Libération,
11 janvier 2024.

Cet article est paru dans le numéro 198 de L’âge de faire / Dossier “Parlons langues”.
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