David ar Rouz n’a pas parlé breton enfant : la langue n’avait pas été transmise à son père. Après l’avoir apprise à l’âge adulte, c’est en breton qu’il tisse ses liens avec sa compagne et sa fille.
« On peut traverser la Bretagne, et ne pas entendre un mot de breton. » David ar Rouz (ou Le Roux) aurait aussi pu traverser sa vie sans parler la langue de sa famille paternelle. Mais il en a décidé autrement. « Mes grand-parents ont élevé mon père avec l’idée que le français était la langue de la promotion sociale », confie-t-il.
Aujourd’hui traducteur et enseignant-chercheur à l’université Rennes 2 (lire aussi «Faire le lien entre la langue et nos corps »), David estime que cette « langue cachée », a suscité chez lui « un désir de langues. J’ai fait un détour par les langues documentées, dans lesquelles on peut s’immerger, explique-t-il. L’espagnol, l’anglais, l’allemand. » Puisque son entourage ne le lui avait pas transmis, il a aussi appris le breton de façon scolaire. Mais ça ne lui suffisait pas : il voulait en faire sa « langue de l’intime. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte qu’il était plus naturel pour moi de parler et chanter à mes nièces en breton ».
De retour en Bretagne après avoir longtemps vécu ailleurs, il construit ses nouvelles relations sociales « à partir du breton ». Les stages et week-ends, organisés pour les personnes qui souhaitent socialiser dans cette langue, sont un bon point de départ. « C’est le plaisir de parler breton, de faire l’effort, même avec les débutants », souligne-t-il. Il y a rencontré sa compagne. « Pour nous, c’est naturel de parler breton à notre fille. »
« Ils avaient peur d’être pris en défaut »
Voilà donc un début de transmission vers l’avenir. Et du côté des générations précédentes ? « Mes cousins aussi ont appris le breton. Mon grand-père a été très enthousiaste. Il a répondu à nos questions, mais à partir du moment où on lui a demandé de nous parler, il a dit : « Vous en savez plus que nous maintenant ! » Mes grand-parents considéraient que nous, en étudiant, on apprenait le vrai breton. Ils avaient peur d’être pris en défaut, de ne pas être compris ou de ne pas comprendre. Et puis, avec l’interruption de l’utilisation de la langue, leur vocabulaire n’était plus adapté à la réalité d’aujourd’hui. Ils dévalorisaient leur propre compétence. »
Déjà délégitimés par l’abandon général du breton, les grand-parents de David ont, en plus, eu du mal à dépasser les variations dialectales de leurs régions respectives. « Ma grand-mère a essayé d’adapter son breton, et il s’est hybridé. Quand elle rentrait chez elle, on lui disait qu’on ne la comprenait plus… » Dans une trajectoire inverse à celle de son petit-fils, le couple a donc parlé français.
Reste à recoller les morceaux entre le breton standardisé enseigné et les différentes variations de la langue du quotidien, que la majorité de ses locuteurs natifs n’ose plus parler. En attendant, « j’aurai à jamais cette question de savoir comment mon père aurait parlé cette langue, si ses deux parents lui avaient parlé breton sereinement ».
LG – Illustration : Elisa Pachan
Cet article est paru dans le numéro 198 de L’âge de faire / Dossier “Parlons langues”.
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