À la ferme du Chiendent, on produit des semences de mots. Termes d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, vous trouverez dans la graineterie ambulante de Johann Charvel, de quoi enrichir votre substrat langagier et reprendre du pouvoir.
« Avez-vous des problèmes de grossièreté ? » La question fait sourire le public, invité à exposer ses connaissances en la matière… « Quand je la pose, ça décrispe », raconte Johann Charvel. Les spectateurs réagissent avec plus ou moins de verve et d’ornement dans le langage. « Il y en a de beaux et je plaisante avec les enfants. J’explique qu’il y a des gros mots de plusieurs niveaux, le troisième étant ceux que les parents disent en conduisant », s’amuse ce « grainetier de mots ». Johann Charvel poursuit en présentant « les médicinales », des variétés lexicales qui soignent la grossièreté, comme zut, flûte, bigre…
Vous ne le quitterez donc pas, lui et sa « graineterie de mots » – une charrette en bois verni de 450 kg juchée sur deux fines roues de fer -, sans une palanquée de termes à semer dans votre vocabulaire ou à offrir. Des mots nouveaux ou oubliés, et pas seulement du domaine de l’insulte. « Procrastination, bitoniau, seum, moula, prolixe, kyrielle, pusillanime… Je vois les mots comme des semences anciennes que l’on réintroduit. Si on cesse de les cultiver ils se perdent, explique Johann, le colporteur. On réintroduit des mots jolis dans la langue française, mais sans tomber dans le snobisme ! On trouve aussi du relou, du chelou, du balek… Et du terroir avec du turbin ou du ravigoter. » Tous les registres sont représentés. Vous les trouverez classés par ordre alphabétique ou thématique : les aromatiques, les sauvages, les rares, les mots pour la fête, l’amour, les rêves…
Label bio-poétique
« Je fais le trait d’union entre la poésie et la permaculture », explique le créateur de cette étonnante installation, qui est en elle-même, « un véritable travail d’écriture ». Les semences sont ensachetées dans des emballages en papier artisanaux, qui ressemblent à s’y méprendre à ceux que vous trouverez en magasins bio pour vos graines de potager. Ils portent le label LB, Littérature Bio-poétique et sont certifiés par le « Gnou : le groupement national d’ouverture à l’utopie ». Pour autant, on y trouve une vingtaine d’OGM, « orthographiquement et grammaticalement modifiés », comme « samèrelipopette », « attachiant » ou « barbecuite » (désignant un barbecue avec quelques amis, arrosé de mauvais rosé). Chaque sachet donne une définition du mot, « moins littéraire et plus simple que celle du dictionnaire ». L’écrivain travaille avec une dizaine de relecteur-ices, qui corrigent et commentent avant que soit adoptée la définition accompagnée d’un exemple amusant, parfois politique. Le capitalisme, le patriarcat, les violences policières y sont régulièrement visées « mais ça reste très discret ».
À l’intérieur du sachet, un papier avec un mode d’emploi et des graines, à savoir le mot imprimé en quelques exemplaires. Plantez-les en bouche et tout autour de vous, à la vue et à la curiosité de tous, sur les portes de frigo, votre bureau ou table de chevet. « Le défi suivant, c’est de prononcer le mot dans une situation adéquate et pertinente. Si cela réussit, c’est le début de sa croissance, le mot va alors pousser tranquillement dans votre langage. »
Les mots ont du pouvoir
Johann a commencé par quelques sachets en 2015, puis l’idée du spectacle faisant son chemin, en 2019 il s’est lancé dans six mois d’écriture pour en réaliser 250, construire une charrette et travailler sa mise en scène pour haranguer les foules en plein air. Collecteur, il a deux carnets sur sa charrette pour que le public suggère ses propres mots. Régionalismes, patois, mots désuets, mots d’ados… Le lexique en compte aujourd’hui près de 500. Le spectacle se prolonge facilement d’une heure, à discuter, partager et jouer avec son vocabulaire renouvelé.
Avec le collectif qui porte le spectacle, « on est conscients que le langage est un objet de domination. Les milieux populaires en sont conscients aussi. » Le projet qui voyage avec ces graines est donc aussi de redonner du pouvoir, des termes pour parler et pour argumenter. Aux élèves, Johann propose du « nonobstant » afin de gagner un point dans une copie. « Je me bats sur le terrain de la langue de bois et du management, qui détournent les mots et les abîment. » Il met le public en garde : « Les mots représentent un gros marché et il n’y a pas que des gens honnêtes. Il faut parfois désherber notre vocabulaire. » L’enjeu est de se les réapproprier, d’en saisir les nuances et les usages. « Par exemple, dans les années 70, le langage marxiste, pour parler des pauvres, disait “les exploités”. Ça dit qu’il y a un exploiteur, qu’il y a peut-être un responsable. Aujourd’hui ça a été gommé, on dit “les défavorisés”, comme si les gens n’avaient juste pas eu de chance », illustre Johann. Lui aussi a dû se renouveler. « Je suis un homme, j’ai 50 ans. Au début on m’a dit : “C’est bien, mais c’est un spectacle de daron.” Alors j’ai fait des changements. J’avais une blague sur les belles-mères. Mais pourquoi pas simplement “les beaux-parents” ? On a ajouté “iel”, “cisgenre”, “adelphité”... Ça fait réagir et discuter. »
Aujourd’hui, pour ne pas devoir refaire les sachets manuellement, vous serez plutôt invités à les prendre en photo. La semence fonctionne très bien ainsi. « On ne voulait pas fabriquer une boutique, rentrer dans le même imaginaire que celui qu’on veut détourner. C’est pas fun. On préfère le spectacle vivant. »
Lucie Aubin
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