Bibliothécaire et enseignante, Claudie Tabet a travaillé en équipe pour permettre à des personnes de sortir de l’illétrisme, en s’autorisant des plaisirs qui leur semblaient jusque-là hors de portée : lire, écrire. Elle a publié une série de portraits de femmes et d’hommes rencontrés lors de ces immersions en bibliothèques publiques.
Quand Claudie Tabet fait sa connaissance, Manu est en colère contre les embûches de la vie : grosses difficultés scolaires, chômage longue durée, emploi précaire de son mari, dettes… et même viol. Elle attend son procès pour avoir poignardé, après coup, l’un de ses agresseurs. Son immersion à la bibliothèque finira par lui faire rencontrer Le pull-over rouge, un livre-enquête de Gilles Perrault, qui revenait en 1978 sur l’affaire Christian Ranucci, accusé d’avoir tué une enfant et guillotiné en 1976. Un livre loin d’être facile à lire, mais dans lequel elle cheminera inlassablement, et qui lui permettra de se familiariser avec le monde de la justice.
Geneviève, qui élève seule ses deux enfants, est poussée par son fils, bon élève, à suivre une formation pour sortir de la honte de l’illétrisme. Peu à peu mise en confiance, elle plonge vers les contes populaires et tout ce qui touche à la Bretagne. Elle finira par confier son but : retrouver son père qui l’a abandonnée et vit en Bretagne. Et lui présenter ses enfants.
Majo, égouttier venu de Martinique, a la sécurité de l’emploi mais rentre épuisé, le soir venu, sans énergie pour partager quoi que ce soit avec sa famille. Ramener de petits livres à la maison, les lire avec ses enfants, lui permettra de renouer à la fois avec son rôle de père, et avec le langage écrit. Il pourra quitter les égoûts, et devenir conducteur de véhicule.
Efforts surhumains ou déclic
À travers une série de portraits de personnes rencontrées dans des formations de remise à niveau et de lutte contre l’illétrisme, Claudie Tabet montre à quel point le rapport à l’écrit est lié à l’intime. Elle rend hommage à ces gens qui ont su dépasser – souvent par des « efforts surhumains », parfois grâce à un simple déclic – l’a priori selon lequel « les livres, c’est pas pour moi ». En arrière-plan, on comprend le rôle de passeurs des bibliothécaires, qui écoutent et conseillent sans les presser ces timides nouveaux lecteurs. On voit aussi l’importance du travail collectif entre formateurs, animateurs, bibliothécaires, écrivains… Claudie Tabet s’enthousiasme d’avoir vu s’engager ainsi Annie Ernaux, Didier Daeninckx, François Bon, Gil Ben Aych, Dorthée Lefessier « et tant d’autres ». Car l’immersion en bibliothèque publique, dans ces formations, s’intégrait à tout un processus comprenant des temps de discussion, des exercices de français plus scolaires et des ateliers d’écriture. « Le JE est à abolir dans ce type de travail, souligne Claudie Tabet. C’est le NOUS. »
Cette passionnée est tombée toute petite dans la lecture. Conçue en 1939, juste avant que son père ne soit appelé au combat, elle suit très tôt ses deux aînés sur le chemin de l’école. Sa mère et sa grand-mère l’élèvent pour en faire une enfant instruite, qui surprendra son père au retour de la guerre. Le grand jour venu, juchée sur un escabeau, en jupe plissée et souliers vernis, elle lit à cet homme qu’elle n’a jamais vu les titres du journal local. Elle a juste un peu plus de trois ans… Après avoir fréquenté assiduement la bibliothèque du comité d’entreprise de la gare Saint-Lazare (son père est cheminot), elle deviendra bibliothécaire. « J’ai travaillé dans trois bibliothèques de comités d’entreprises, auprès des ouvriers et ouvrières des chaînes, dit-elle. Ça m’a incitée à continuer mon travail autrement. » Elle devient également enseignante, formée auprès du pédagogue Célestin Freinet, et participe bénévolement à des séances d’alphabétisation d’ouvriers agricoles. Ajoutez à cela des études en psycho-clinique… et vous comprendrez pourquoi Claudie Tabet a toujours prôné la coopération entre professionnels de différentes branches.
Hors les murs
En 1975, l’association ATD Quart-Monde invente le néologisme « illétrisme » pour parler des personnes qui ont appris à lire et écrire mais qui, suite à des difficultés et à un manque de pratique, n’y arrivent plus – contrairement aux personnes analphabètes qui, elles, n’ont jamais appris. Au début des années 80, les tests passés par les garçons avant le service militaire permettent de chiffrer ce phénomène « accablant ». Une politique du livre et de la lecture est lancée. Durant plus de quinze ans, Claudie Tabet sera détachée par le ministère de la Culture auprès du Groupe permanent de lutte contre l’illétrisme, tranformé ensuite en Agence nationale. Création de bibliothèques hors les murs (dans les rues, les jardins, les plages et les piscines…), formation de médiateurs du livre issus du Quart-Monde… Durant toute sa carrière, elle refusera de considérer que les personnes ayant des difficultés à lire, doivent forcément être orientées vers des livres faciles. Retraitée depuis vingt ans, elle continue d’écrire – souvent la nuit – et travaille bénévolement auprès de jeunes migrants. « Je reste dans le coup grâce à ces mômes. Ils arrivent parfois des fonds de campagne, et c’est difficile de leur faire comprendre la complexité des sociétés qui sont riches sur leur dos ! »
Lisa Giachino
> Claudie Tabet, Des petites victoires sur l’illetrisme, Portraits en bibliothèques publiques, éd. Érès, 2019, 210 p., 12 €.







