« Entré officiellement en 1993, mais officieusement plus tôt, dans le vocabulaire des services d’État, des chargés de mission, des services de la MSA, etc., le terme d’”exploitation” pour désigner la ferme, fait son chemin. Son gérant : l’exploitant. Machinalement, on demande : “Quelle surface exploitez-vous ?” Et on s’entend dire : “100 hectares”. Pour produire… de la “viande”. De la matière, viande. Ainsi, un jour, on a choisi de donner à l’entreprise agricole un nom qui, loin d’être anodin, trouve des homonymes dans les mines ?! Réduisant ainsi le vivant,propre à l’agriculture, à une “matière” comme une autre, un minerai. Mais ne dire que cela serait trop réducteur. Le terme exploitation est tellement courant dans le milieu agricole qu’il passe partout. On arrive parfois à des paroxysmes qui nous invitent à nous demander si les mots ne sont pas créateurs de réalité. Pour se libérer de l’exploitation, on suppose qu’il est nécessaire de tendre vers l’indépendance et l’autonomie. Quand on regarde l’histoire de l’agriculture au cours du siècle dernier, on constate une chose : entre l’exploitant et l’autonomie, c’est souvent l’histoire d’un rendez-vous manqué. Avant la Seconde guerre mondiale, les paysans, jouant un rôle essentiel dans la vie des territoires ruraux, ont souvent eu une image tantôt positive (la personne qui habite le pays et qui valorise les terres), tantôt négative (nigaud, rustre, imbécile). Mais à cette époque, le pays n’est plus autosuffisant sur le plan alimentaire, et on prône une modernisation des fermes. C’est le départ de la transformation des paysans – habitants d’un pays et cultivant la terre – en agriculteurs modernes – cultivant la terre pour la valori- ser économiquement. L’argument de l’époque est la modernisation pour des gains de productivité et pour l’amélioration de la qualité de vie à la campagne. S’opère alors le passage d’une agriculture qui valorise, à une agriculture qui exploite, réduisant progressive- ment l’activité à la seule rationnalité économique. C’est l’accélération vers l’augmentation de la productivité du travail à tout prix, l’explosion de la technicité et l’arrivée des techniciens, ingénieurs agronomes, vétéri- naires, banquiers, entreprises, dans les affaires agricoles sous prétexte de modernisation. Ainsi, progressivement, les paysans devenus agriculteurs puis exploitants ont, pour accroître leur productivité, perdu en autono- mie. Mais au milieu de cette course effrénée, pour l’agriculteur, c’est tracteur-emprunt-compta tout comme le métro-boulot-dodo… Et quand on demande à un agriculteur retraité de nous parler de sa vie de paysan, il nous explique qu’il aurait peut-être fait les choses différemment puis il nous dit : “Pfffooo tu sais… C’était l’progrès !” Alors, à force d’utiliser le terme “exploiter”, on se demande parfois si les mots ne produisent pas les maux… »
Perrine Tavernier et Miléna Francioli
Extrait de l’ouvrage collectif Le pouvoir des mots, issu des chroniques « La guerre des mots » parues dans le magazine associatif et participatif Transrural Initiatives, entre 2015 et 2020. Éd. Adir, 2020.







