Fin avril, lors de la soirée de remise de diplôme de l’école AgroParisTech, huit étudiants ont prononcé à la tribune un discours surprise appelant les élèves à renoncer à leur future carrière d’ingénieur pour ne pas se rendre complices de la crise écologique. On en parle avec Dan*, 28 ans, diplômé de Centrale Paris et ingénieur qui a déserté en 2019 pour renouer avec la terre et trouver un métier qui a du sens.
L’âge de faire : « Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fiers et méritants d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. » C’est par ces mots qu’à débuté le discours de huit étudiants d’AgroParisTech, lors de la cérémonie de remise de leur diplôme, le 30 avril 2022. Qu’en pensez-vous ?
Dan : Je me réjouis de ce discours engagé et radical ! Même si je pense que cela reste marginal, ça bouge un peu dans plusieurs grandes écoles, par exemple à Centrale Nantes. Certes, la vidéo de remise des diplômes a fait le buzz, mais est-ce qu’en interne, les choses bougent ? Les étudiants ont une légitimité à porter ces combats. Ils sont davantage écoutés que des zadistes en manif. Ce qui n’est pas juste, car on a le même discours.
Une fois diplômé de Centrale Paris, vous travaillez en tant que consultant en développement durable. À l’automne 2019, vous décidez de démissionner, pourquoi ?
D. : Pendant un an, j’ai travaillé pour deux grandes entreprises de gestion de l’eau et de l’énergie en France. Je me chargeais de l’organisation, de la méthode, mais je ne pouvais pas impulser de projets. Je ne me sentais pas à l’aise dans mon métier, qui était contraire à mes convictions personnelles. La semaine, je participais à la rédaction d’un appel à projet pour construire un nouveau barrage à l’étranger, et le week-end je militais pour bloquer l’usine Total… Au travail, j’essayais à mon échelle de changer les choses, de faire évoluer les mentalités de mes collègues : amener une tasse plutôt qu’un gobelet en plastique à usage unique. Au bout d’un an, j’ai démissionné. C’était usant, je devais gérer une équipe en faisant semblant, sinon on allait me traiter d’éco-terroriste.
Comment en êtes-vous arrivé là ?
D. : Ma démission est le fruit d’un cheminement personnel, de lectures, d’engagements militants et politique. D’abord, pendant mon année de césure entre ma deuxième et troisième année d’études, je suis parti travailler en Inde dans les énergies renouvelables. En 2016, l’Inde était frappée par la canicule. Il faisait 45 degrés, la chaleur était étouffante, invivable avec un épais nuage de pollution. J’ai vécu et vu le changement climatique. C’était dystopique. J’ai commencé à réfléchir sur ses enjeux, car avant j’avais le nez dans mes cours. À force de discuter avec les Indiens, j’ai compris que la France avait sa part dans le réchauffement climatique qu’ils vivaient. Ce n’est pas de la faute des Indiens, qui ne sont en fait que des pions de l’industrie mondiale. Ensuite, j’ai commencé à lire des bouquins, des rapports du Giec. De retour en France, les élections présidentielles se préparaient. Je me suis engagé politiquement.
Existait-il dans votre école des cours en rapport avec l’écologie ?
D. : À mon époque, donc entre 2013 et 2017, il n’y avait quasiment pas de cours ou en lien avec le changement climatique et les inégalités qui en découlent. Mais ce n’est pas surprenant, l’école est financée par des grandes entreprises du BTP entre autres. C’est seulement en troisième année que j’ai pu choisir l’option « génie environnemental », c’était une première. Six étudiants sur 600 ont choisi cette option, c’est dire… Clairement, cette école ne formait pas des experts sur un sujet, mais bien des gens capables de résoudre un problème méthodiquement avec des solutions trop souvent techniques sans chercher à comprendre les causes profondes de ce problème.
Et aujourd’hui ?
D. : Je me suis engagé pendant un temps dans l’école. Avec l’aide de quelques professeurs engagés, un nouveau cours est né : « Transition écologique et solidaire ». Le but est de transformer cette formation en quelque chose de bénéfique et d’ouvrir les yeux des étudiants.
Comment envisagez-vous la suite ?
D. : Après ma démission, j’ai commencé ma reconversion. Pendant un an, j’ai cumulé un service civique et un CDD dans la résilience alimentaire et agricole. C’étaient deux associations qui promouvaient les circuits courts et les potagers collectifs urbains. C’était très intéressant, j’ai pu, pour la première fois, travailler de mes mains. Je n’avais plus besoin de me cacher. Néanmoins, j’étais encore dans la logistique et la gestion de projet. Alors pour être plus résilient, je me suis équipé de divers savoir-faire manuels. J’ai profité de mon chômage pour commencer à me former en boulangerie, en maraîchage… Désormais, j’ai une vie nomade où je découvre l’univers paysan. Je multiplie les rencontres, les inspirations. J’aime beaucoup la charpente et la menuiserie. J’explore, j’expérimente pour trouver quelle vie je veux mener. Je préfère participer à des mobilisations concrètes et populaires pour préserver des terres menacées, s’opposer à des projets d’artificialisation nuisibles… Loin des grandes manifestations parisiennes.
Recueilli par Inès Esnault
*Prénom d’emprunt








