À Douala, au Cameroun, un centre accueille des filles « vulnérables », pour les former et les accompagner dans l’ouverture d’un salon de coiffure ou de couture. Entre désir d’émancipation et respect des normes sociales, les élèves cherchent leur place.
Qu’elle soit sérieuse ou qu’elle fasse le clown, Victoire ne s’en laisse pas conter. Les autres peuvent bien se moquer du bégaiement qui la saisit de temps en temps, son aplomb finit toujours par l’emporter. Cette grande jeune femme est une oratrice qui sait aussi bien inventer une histoire drôle, s’élever contre une injustice, improviser une prière collective, ou se lancer au débotté dans une scène de ménage fictive. Elle est allée à l’école jusqu’au CM1. « Je n’ai pas continué à cause des finances », explique-t-elle.
Elle aurait adoré devenir ingénieure en mécanique. Une voiture passe au loin. « Quand je vois ces machines, je trouve ça beau et j’ai envie de voir comment ça fonctionne à l’intérieur. » À défaut, elle s’est rabattue sur la couture, qu’elle apprend depuis le mois de septembre au centre de formation Saint-Nicodème de Nyalla, un quartier populaire de Douala, au Cameroun. Dans cette école destinée aux jeunes filles et jeunes femmes « vulnérables » ou « démunies », il y a le choix entre couture et coiffure. Peu importe : pour Victoire, ce qui compte, c’est d’avoir un métier. « Avant, j’apprenais un peu avec une voisine qui fait de la couture, j’y allais parfois le matin pour regarder. » Le faible prix demandé pour la scolarité à Nyalla lui a permis d’accéder à une véritable formation. Plus tard, elle aimerait ouvrir un centre du même genre, « car les écoles de couture sont trop chères ». Son but : « Donner aux filles la confiance en elles, car dans la majorité des cas, si elles n’ont pas un bon niveau scolaire, les garçons peuvent leur dire n’importe quoi. Ils imposent leur loi. »
Victoire n’a pas l’air de se laisser imposer quoi que ce soit. Sur le terrain de foot, celui qui se mesure à elle d’un peu trop près risque de s’en tirer avec quelques blessures. « J’ai toujours aimé les choses de garçon », dit-elle. Pourtant, elle prévoit de se marier et d’organiser son foyer en répartissant les rôles de façon très classique : à la femme de tenir la maison et préparer les repas, à l’homme de travailler à l’extérieur pour ramener de l’argent. Et son centre de formation à la couture ? « Ce sera en plus, pour aider mon futur mari en gagnant un peu de sous. »
« J’ai été renvoyée du collège car on ne payait pas la pension »
La jeune femme vit chez son oncle, un pasteur pentecôtiste. Plusieurs fois par jour, elle se réfère à la Bible pour faire face à une situation ou conseiller quelqu’un. Un soir, dans le dortoir partagé par Victoire avec six autres élèves de Nyalla pendant un « camp » de deux semaines (1), les jeunes filles lisent chacune leur tour un passage de la Bible, puis s’interrogent mutuellement : « Et toi, tu as compris quoi ? » « Les filles sont de familles très croyantes, souligne Adeline Tsewoue, éducatrice sportive pour la chaîne de foyers Saint-Nicodème. Elles font souvent partie de l’Église de réveil, elles ont déjà toutes une connaissance de la Bible. Il n’y a pas de liturgie fixe, c’est basé sur la vie quotidienne. Quand l’une d’elles se réveille avec un cauchemar, elle le partage. Elle demande à une autre de l’accompagner dans sa prière, de chercher un verset qui correspond. Les parents nous baignent tout petits dans une Église. On fait très tôt la différence entre le bien et le mal. »
Élèves à Nyalla en section coiffure, Vijinie et Olivia chantent avec enthousiasme « Comment ne pas te louer, seigneur », mais elles aiment encore plus répéter la chorégraphie d’une chanson à la mode qu’elles passent en boucle sur leur téléphone. Olivia a 17 ans et fréquente le centre depuis trois ans.
Créé en 2014, le centre de formation de Nyalla appartient à la chaîne de foyers Saint-Nicodème, reconnue au Cameroun comme une institution de protection de l’enfance (2). 33 filles et jeunes femmes y suivent actuellement une formation, qui dure au maximum trois ans. Mais l’accompagnement peut se poursuivre plus longtemps. « On leur apprend un savoir-faire pour qu’elles réussissent à devenir autonomes, explique Philomène Asta Gonne, directrice du centre. La formation prévoit aussi de la gestion entrepreneuriale : comptabilité, marketing. Ensuite, on accompagne leur insertion, on cherche des partenaires pour l’installation. En général, elles s’installent en indépendantes, avec leur propre salon. On les suit jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à s’envoler. » Le centre propose également de l’alphabétisation pour celles qui ont décroché de l’école, un « accompagnement psycho-social » et des « animations socio-culturelles » : sport, céramique, poterie…
« Les gens se battent dans le commerce de subsistance »
Au Cameroun, l’enseignement public est payant à partir du collège. « Et même au primaire, il faut payer l’association de parents d’élèves », constate Philomène. Au sein des familles, des arbitrages se font donc souvent entre les enfants. « Si elles ont essayé à l’école et redoublé… Leur famille considère qu’elles ne sont pas assez intelligentes. C’est une question de priorité… Quand on fait des enquêtes dans les familles, on voit que les autres enfants vont au lycée, tandis que les filles qui n’ont pas réussi sont envoyées à Saint-Nicodème, réputé comme gratuit. Les familles préfèrent investir dans celui qui va au lycée. » Le centre de Nyalla demande tout de même 45 000 CFA (70 euros) par an, « pour que la famille s’investisse dans la formation de l’enfant ». Le même type de formation, dans les centres classiques, coûte 600 000 CFA par an. Le salaire moyen d’un fonctionnaire est de 36 000 CFA – « ceux qui se débrouillent gagnent plus », précise Philomène.
Mais pour certaines des jeunes filles accueillies, les problèmes ne sont pas seulement financiers. « Nous recevons des orphelines, des filles issues de mariages conflictuels ou venues de zones de guerre, des filles-mères… Nyalla est un quartier difficile, avec des gens qui se battent dans le commerce de subsistance, des grossesses précoces… À 14 ans, des filles sont envoyées vers les hommes pour qu’elles participent aux dépenses de la famille. »
Philomène espère que le centre pourra être agrandi et clôturé. Pour l’instant, la cour donne directement sur les maisons voisines. À l’étage, plusieurs salles sont remplies de machines à coudre – à pédales pour les élèves de première année. Les uniformes marron des jeunes filles contrastent avec la somptueuse robe jaune, évasée et longue comme si elle avait une traîne, posée sur un mannequin en attendant les finitions. « Le centre vit de ses productions en couture et coiffure », indique Philomène. Les couturières peuvent prendre des commandes à partir de la troisième année. Au rez-de-chaussée, dans une petite salle, des apprenties tressent des têtes en plastique.
« On prépare le repas, on mange ensemble »
Eliane fait partie des débutantes, elle est là depuis moins d’un an. Elle a 15 ans et avait elle aussi quitté le collège « parce qu’on ne payait plus la pension depuis longtemps. Alors, j’ai demandé à maman de m’inscrire dans un centre de formation ». Eliane chante avec une belle voix, claire ou rauque selon son humeur, mais elle dit que son « talent est dans la coiffure. J’aime beaucoup tresser, et cuisiner. Mon rêve, c’est d’être une coiffeuse professionnelle, construire un beau salon de coiffure, avoir des employés, aider d’autres personnes qui n’ont pas ce qu’il leur faut. » Le centre est ouvert de 8 heures à 16 heures. « Ce que j’aime ici, c’est le vivre-ensemble : on prépare le repas, on mange ensemble, explique Eliane. On nous encadre bien. On fait du sport, des cerceaux, des pyramides… »
En proposant des cours de « sciences de la vie et de l’amour » et en préparant ses élèves à une activité économique indépendante, le centre donne aux filles les moyens d’être plus autonomes vis-à-vis de leur famille et des hommes. Il ne remet pas pour autant en cause la nécessité, pour elles, d’avoir les compétences nécessaires à une épouse : « Il y a le contexte, souligne Philomène. La peur des filles de finir seules. Si une fille dit qu’elle ne veut pas faire à manger, où va-t-elle vivre ? »
Lisa Giachino
1 – L’objet de ce camp était un échange entre les jeunes des foyers Saint-Nicodème, et un groupe de Français des associations Lézarts&Co et MJC de Saint-Auban, dont a fait partie une journaliste de L’âge de faire. Projet soutenu par AfricaFranceSolidaire, la Ligue de l’enseignement et le ministère des Affaires étrangères (Jeunesse Solidarité Internationale).
2 – Lire le premier volet de notre reportage dans notre numéro de juin.

De gauche à droite : Silvio, Rudy (éducateur), Emmanuel, Bobo et Patrick. © Lézarts&CO / jeunes des foyers st-nicodême












