Fondée par Serge et Thérèse Weber, l’épicerie mobile du même nom parcourt l’Argonne depuis plus de 60 ans pour apporter fruits et légumes jusque dans les villages les plus isolés. Aujourd’hui octogénaire, le couple s’inquiète de ne pas trouver de repreneur.
À l’étage de la maison Weber, une poignée de salariés sirote un café. Encore légèrement endormis, tous prennent des forces avant de partir pour la tournée du jour. Certains, comme Céline Minet et Sandrine Rat, sont sur place depuis 5h30. « Quand j’arrive au dépôt, c’est toujours calme, entame la première en tirant sur sa cigarette. Je prépare les trois camions qui vont partir en tournée, comme ça, quand les conducteurs arrivent, ils n’ont plus qu’à compléter leur chargement et partir. »
En ce samedi de juin, c’est au tour de Sarah Briquet, Jennifer Roulot et Nicolas Arnould de sillonner le territoire argonnais* pour livrer la clientèle. Parmi elle, beaucoup sont des habitués, pour la plupart retraités. « Je me demande si Georgette sera là, s’inquiète Sarah. Ça fait plusieurs fois que je ne la vois pas, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé », continue la jeune femme de 23 ans.
À la table du petit-déjeuner, les discussions vont bon train lorsque Thérèse Weber passe une tête dans l’entrebâillement de la porte. Les yeux pétillants, l’Argonnaise, qui fête ce jour ses 83 ans, enjoint ses troupes à filer. Ni une ni deux, les conducteurs sortent leurs imposants camions réfrigérés de l’entrepôt. « C’est parti », lance Nicolas. Aujourd’hui, lui doit rouler jusqu’à Sivry-en-Perche, dans la Meuse. Comme l’ensemble des conducteurs, il effectue trois fois par semaine une boucle d’une quarantaine de kilomètres au départ de la commune marnaise de Sainte-Ménehould, où l’entrepôt des Weber est situé. « On conduit beaucoup, mais ça ne me dérange pas, j’ai toujours aimé ça. »
Des clients fidèles depuis plusieurs décennies
Après quelques stops, le camion arrive à Villers-en-Argonne. À son bord, des fruits et légumes de saison, approvisionnés par les géants Carrefour et Pomona, des féculents, des conserves. De la viande, du poisson et du fromage, ainsi que des boissons et quelques sucreries. « Ce qui part le mieux, ce sont les fruits et légumes, explique Nicolas. Au départ, c’est comme ça que les Weber ont construit leur réputation. Et puis après, ils ont développé leur marchandise, parce que tous les magasins autour fermaient », poursuit-il, avant de donner un grand coup de klaxon devant l’une des habitations du village. Le signe, pour la clientèle habituée, que l’épicerie mobile est arrivée.
Appuyée sur sa canne, Thérèse Küpper entrouvre la porte de son logis, avant de descendre les quelques marches qui la mènent jusqu’au camion. « Les Weber ? Moi, ça fait plus de cinquante ans que je fais mes courses chez eux, explique la retraitée. C’est un immense service que leur camion vienne jusque chez moi, ils ont même continué pendant le Covid ! Et puis, quand vous avez enterré toute votre famille, vous ne dites pas non à un peu de compagnie, ne serait-ce que cinq minutes. »
« Presque une mission de service public »
Presque religieusement, Thérèse attend chaque samedi le passage de Nicolas, à l’image de Monique et Michel Minet, un couple qui, pour des raisons de santé, ne peut plus se déplacer. « On ne sait pas combien de temps l’épicerie des Weber va continuer à rouler, ça nous inquiète beaucoup », lâche Monique d’une voix embuée alors qu’elle offre à Nicolas un café, le temps d’une courte pause sur sa tournée. Et Michel de renchérir : « Moi, j’étais facteur, je connais l’importance des commerces de proximité. Les Weber, c’est une entreprise privée, mais ils remplissent presque une mission de service public parce qu’ici, il n’y a plus rien… »
Cette mission, Serge et Thérèse disent vouloir continuer à la remplir, du moins tant qu’ils le pourront. « On a mis notre vie dans ce projet, entame Serge, qui fêtera ses 85 ans en août prochain. On n’a jamais compté nos heures, on n’a pas pris de vacances depuis des années. » « Au début, il faisait même les tournées avec une voiture à bras », s’amuse Thérèse, sortant d’un tiroir une photographie jaunie par le temps sur laquelle Serge, alors jeune homme, pose avec fierté à bord de sa première charrette. « Mais on commence à être fatigués, continuent-ils d’une même voix. Il y a quelques années, on a eu de gros problèmes financiers et administratifs. On nous a dit qu’on allait mettre la clef sous la porte et pourtant, on a tenu bon. Mais maintenant, on voudrait pouvoir se reposer et profiter du peu de temps qu’il nous reste à vivre. »
Ces dernières années, plusieurs projets de reprise ont été esquissés. Tous sont tombés à l’eau. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne désespère de trouver quelqu’un qui reprenne l’entreprise, aujourd’hui composée d’une dizaine de salariés et chiffrée à 300 000 euros. « C’est un prix dérisoire vu le chiffre d’affaires, souligne Serge Weber. On livre près de 1 000 personnes par semaine et mis à part nous, il n’y a plus personne nulle part pour assurer ce service de proximité. La demande va croissant, mais même dans ce contexte, on ne trouve aucun repreneur… » Pour l’heure, tous deux se disent prêts à tenir encore un peu. « Physiquement et moralement, il nous reste quelques forces, mais à un moment donné, il faudra bien arrêter, lâchent-ils. Les cimetières sont remplis de gens irremplaçables. »
Cécile Massin
* L’Argonne chevauche la Marne, les Ardennes et la Meuse.







