Ils seraient cent mille détectoristes de métaux en France. La plupart pratiquent en secret. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, la région du pays la plus nantie en sites archéologiques, c’est Touchez pas au grisbi…
Marc a 36 ans. Il travaille dans l’arrosage, à Cavaillon, dans le Vaucluse. Voilà 5 ans qu’il n’entend plus le « bip, bip » que faisait sa « poêle à frire » lorsqu’elle approchait d’un morceau de métal. Il jure avoir tout arrêté après la perquisition qu’il a subie en 2017.
« Je n’ai quasiment pas dormi pendant l’année qui a suivi », se souvient-il ému. Les gendarmes, venus le trouver à son travail, sont ensuite allés à son domicile pour saisir ses pièces médiévales, ses romaines, ses napoléons, son matériel. Sur les forums de détectoristes, le post de « Marcus » (son pseudo) consécutif à l’événement a déclenché bon nombre de retraits de vidéos sur YouTube. « On savait que ça pouvait arriver, que nous étions surveillés », reconnaît-il. Par qui ? « Les taupes de la Drac. » Ces taupes qui, en Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), se résument à un seul homme, Xavier Delestre, le conservateur du patrimoine de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac). Cet archéologue érudit épie les groupes de détectoristes hébergés par Facebook (il y en aurait 300), traque les revendeurs de « trouvailles » ou les vidéos prosélytes.
« Aujourd’hui, je m’occupe de mes enfants, raconte Marc assis dans son canapé. Si je regrette quelque chose ? La communauté. J’ai ressenti un vide, après. » Xavier Delestre reste pour sa part très actif. « Dès que vous sortez un objet de son contexte, il perd sa valeur historique », expose-t-il dans le bureau d’Aix-en-Provence où il nous reçoit. Le sexagénaire a écrit beaucoup de livres sur le sujet. « L’histoire est un puzzle. Les objets archéologiques en sont les pièces. Comment reconstituer l’image si des pièces manquent au répertoire ? »
Dans son ministère, celui de la culture, le sujet est devenu central après la convention de La Valette (1992), qui enjoint aux États de mieux protéger leur patrimoine. Il a donc établi en Paca un modèle qui pourrait être décliné au plan national : « Nous avons signé une convention avec la gendarmerie et les douanes. Bientôt ce sera avec le ministère de la Justice. » Objectif : travailler en synergie et sensibiliser le Parquet à un délit considéré jusque-là comme mineur.
Nationalisation du sous-sol
Au tribunal judiciaire d’Aix-en-Provence flambant neuf, la vice-procureure Nathalie Vergez nous accueille au milieu des cartons. La magistrate trentenaire n’est à ce poste que depuis quelques mois. Elle reconnaît que peu de procédures concernent le contentieux du patrimoine : « quatre ou cinq par an, sur environ 4.000, dit-elle. Pour les gens de bonne foi, c’est un rappel à la loi. Pour d’autres, nous faisons des compositions pénales. »
Il est alors décidé d’une sanction sans procès. Mais pour qui se met en scène ou revend son butin monétaire sur Leboncoin, eBay ou Marketplace, les ennuis guettent. Si les condamnations dépassent rarement les 2.000 euros, « la confiscation du matériel (les prix des détecteurs varient entre 200 et 1.500 euros, ndlr) et des objets pénalisent au moins autant les contrevenants ».
Au début des procédures, les gendarmes. En Paca, un homme a la singularité d’être maréchal des logis et docteur en archéologie : c’est Alexandre Dumont-Castells, qui nous a donné rendez-vous à la Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme, où il a préparé sa thèse. Comme il est le référent régional pour ses pairs, il leur a créé « des fiches réflexes où sont référencées les NatInf », comprendre « Nature des Infractions ».
Pour nous, il a préparé des photocopies couleurs avec des statistiques, des pourcentages, et dans un tableau, la synthèse des infractions – une centaine – provenant de huit codes différents : patrimoine (article L542-1, fouilles sans autorisation), pénal (vol et recel), douanes, impôts, sécurité intérieure, transports, urbanisme, travail, et même du Code civil, modifié par la loi LCAP de 2016. « On a alors parlé de nationalisation du sous-sol, explique le militaire, quarantaine grisonnante. Avant, si vous trouviez un objet archéologique sur un terrain dont vous étiez propriétaire, il était à vous. Désormais, il est à l’État. »
Des artisans, des ouvriers,
des hauts fonctionnaires…
C’est dire si, une fois acheté son détecteur dans l’un des cinquante magasins qui les proposent, le prospecteur va se trouver face à un tas d’entraves à sa liberté, à commencer par la propriété privée, s’il ne se limite pas aux plages.
Mais sont-ils pour autant tous des voleurs ? « Tous les pilleurs de sites se servent de détecteurs, mais je ne crois pas que tous les détectoristes soient des pilleurs », se risque un archéologue. En revanche, pour son homologue à l’origine de l’exposition du musée du Louvre sur le trafic d’art, Vincent Michel, « ces gens-là sont tous de mauvaise foi. Ce qui les intéresse, c’est de trouver un trésor, je n’en démords pas ».
Difficile, pourtant, de caractériser une population dont la devise est « pour vivre heureux, vivons cachés ». De 30 000 à 300 000 personnes, selon les sources, la plupart hors des radars. Ce que l’on sait d’eux ne concerne que les mille individus surveillés en Paca ou dont les cas ont été portés en justice : 120 condamnations pour 200 cas instruits en France depuis 2015. « Certains touchent le RSA et complètent ainsi leurs revenus, raconte le conservateur Xavier Delestre. Il y a aussi des artisans, des ouvriers, des fonctionnaires. Et même des hauts fonctionnaires… Ils ont entre 18 et 80 ans ; la majorité a de 30 à 40 ans. Ce sont surtout des hommes. »
Les femmes seraient moins de dix pour cent des détectoristes, mais restent très discrètes. La situation étant tendue en Paca – « J’ai peur des conséquences », s’excuse l’une d’elles, qui vit près de Marseille –, il faut passer par les réseaux sociaux pour les solliciter.

« Je suis un radar
à déchets ! »
Certaines, comme Jessica, ont accepté de sortir du bois. Cette trentenaire, qui élève des chevaux dans la Marne pratique la détection depuis 16 ans. « Je sais qu’il y a un site gaulois près de chez moi, mais je m’interdis d’y aller. Après, j’ai cent hectares, donc je sors aussi sur mes terres », dit la jeune femme. Il y a quelques années, elle a vécu l’expérience du fameux rallye organisé en Grande-Bretagne, le Detectival. « Nous n’étions que 6 ou 7 filles sur la centaine de mecs », se souvient-elle.
Là-bas, l’Angleterre et le Pays de Galles ont adopté le « Treasure Act » (1996), un système collaboratif entre archéologues et pratiquants amateurs, que bien des « poêleux » français adoubent. Les prospecteurs peuvent signaler leurs objets sur un portail, le Portable antiquities scheme (Pas), géré par le British Museum. Ce musée ou un autre peut acquérir la découverte. « 15.000 trésors monétaires ont été déclarés sur le PAS, contre 900 en France, qui compte cinq fois plus de détectoristes, reconnaît l’archéologue Pierre Nouvel. Mais c’est un débat d’arrière-garde. Pour moi, le grand pillage a déjà eu lieu dans les années 90-2000. »
Sandrine, elle, vit en Haute-Garonne (Occitanie). Elle voudrait travailler dans les espaces verts à son compte. « C’est un ami qui me devait de l’argent à qui j’ai dit : donne-moi ton détecteur et nous sommes quittes. Voilà comment j’ai commencé, il y a quelques mois. » Comme l’engin pesait 4 kilos, elle a depuis opté pour la ferrari des modèles (700 grammes) et en a offert un petit à son fils. « Je ne suis pas sortie l’été dernier, la terre était trop sèche. Mais le jour de la rentrée, j’ai déposé mon fils à l’école et je suis partie pour la journée. J’ai le numéro de téléphone des paysans chez qui je prospecte. De toute façon, ils s’en foutent. Ce qui me motive ? C’est une activité physique, au grand air, en pleine nature. Une vraie passion, pas coûteuse. Je peux sortir huit heures par jour, trois fois par semaine. »
Lise, une éducatrice spécialisée de 28 ans qui habite près de Grenoble (Isère), estime qu’« il y a de plus en plus de femmes qui prospectent. Moi, je vais détecter chez des paysans que je connais. La notion de propriété privée est très importante à mes yeux, ma famille possède des terres. Ce qui m’attire, c’est dépolluer. Je suis un radar à déchets ! J’ai un sac à “merdouilles” et, surtout, des gants pour les ramasser. » Mais le fameux trésor, alors, le prétendu fantasme des détectoristes ? « Ah non ! Surtout pas, je sais que ce serait le début des ennuis… »
Peur de l’obus
« Oui, bien sûr qu’on y pense », reconnaît de son côté Sonia, 35 ans, domiciliée près de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Une fois n’est pas coutume, c’est elle qui a initié son compagnon à la détection. Elle travaille dans une agence immobilière, lui chez Airbus.
« Quand j’étais petite, je traînais déjà un aimant au bout d’un fil, se souvient-elle. Plus ça va, plus nous croisons des gens qui pratiquent. Nous avons même découvert que notre nounou prospectait depuis 30 ans ! C’est une passion commune, avec mon conjoint. Nous emmenons quelquefois nos enfants, le dimanche ou pendant les vacances. Il y a toujours le plaisir, quand il nous arrive de trouver une pièce ancienne, de penser que la dernière personne qui l’a touchée l’a fait des siècles auparavant… »
Plus que la Drac, Sonia redoute les obus. « Il en est tombé 36 000 sur notre commune durant la guerre. J’avoue que, parfois, ça me fait peur. Il nous est arrivé d’en trouver des entiers… »
Comme Jessica, Lise et Sandrine, Sonia ne fait partie d’aucune fédération. Elles estiment que c’est le meilleur moyen d’être fiché – de même que demander une autorisation à la Drac. La plus connue, la Fédération des détecteurs de métaux, ne regroupe que 2.300 adhérents. « Des années qu’on casse de l’UDM ! (Utilisateur de détecteurs de métaux), s’écrie son président Marc Méreaux. Alors nous trouvons des biais pour vivre notre passion : recherche d’un objet récent, de biens familiaux, dépollution de terres bio [pour éviter que les bêtes n’avalent de l’aluminium], les rallyes… » Qui peuvent rassembler jusqu’à 800 personnes, et qui, comme les rave parties, survivent aux interdictions préfectorales.
M. Méreaux est major de gendarmerie en retraite, brigade de recherches. « Si vous saviez combien de gendarmes et de douaniers nous avons parmi nos adhérents », s’amuse-t-il. Et il ajoute : « Dans les Hauts-de-France où je vis, la gendarmerie dit que la détection hors sites archéologiques est permise avec l’autorisation du propriétaire du terrain. » Pour son collègue Alexandre Dumont-Castells, référent formateur des gendarmes de Paca, le point de vue est diamétralement opposé : « La détection de loisir n’existe pas juridiquement. Et même pour dépolluer, il faut un numéro de siret ! »
Comment ces deux gradés peuvent-ils interpréter aussi différemment la loi n° 89-900 du 18 décembre 1989 ? À l’époque, les parlementaires ont tenté de faire face au hiatus qui voyait, d’un côté, les détecteurs en vente libre (il s’en vend aujourd’hui 20.000 par an en France), et, de l’autre, la nécessité de protéger un patrimoine archéologique fini.

Bataille juridique
Maître Gintz connaît bien la chanson : « C’est parce que la loi n’est pas claire. » Cet avocat lyonnais a déposé en juin 2021 une Question prioritaire de constitutionnalité (QPC) pour le compte de son client, Grégory Henrich*, un Drômois fondateur de Tousapoele.fr, dont les vidéos peuvent recueillir jusqu’à 60.000 vues. La Drac de Paca l’a poursuivi pour des fouilles dans les Alpes-de-Haute-Provence.
L’affaire a été portée en correctionnelle au tribunal de Valence. Pour sa défense, l’influenceur quadragénaire a produit la réponse que lui a écrite la Drac de Lorraine, en 2011 : « Toutefois, si vos recherches demeurent purement ludiques et n’ont pas lieu sur des sites historiques ou archéologiques, elles ne seront pas soumises à autorisation administrative. » Les juges du tribunal de Valence ont transmis la QPC à la Cour de cassation afin de « savoir dans quelles conditions précises les recherches de métaux hors sites archéologiques répertoriés constituent des fouilles ». La réponse des hauts magistrats est tombée début août 2021 : pas de risque d’arbitraire, la loi est claire, il s’agit bien de fouilles, où qu’elles soient menées. Maître Gintz et son client ont perdu cette bataille, mais pas la guerre. « L’étape suivante, c’est la Cour européenne des Droits de l’Homme. »
La troisième voie ?
Comme la Grande-Bretagne, dont les prospecteurs louent le pragmatisme, ne fait plus partie de la Communauté européenne, le nom de la Belgique revient souvent chez les pratiquants. Pour les détectoristes, le royaume a créé un permis, à l’image de celui des pêcheurs et des chasseurs, auxquels les UDM sont souvent comparés.
« Ah, la troisième voie !, ironise un archéologue. Oubliez-la ! Toute idée divergente est immédiatement déformée ou ostracisée. » Quelle serait cette voie alternative ? « L’archéologie, jusque dans les années 80, était faite par des bénévoles, puis, en se professionnalisant (création de l’INRAP en 2001), a laissé de côté les amateurs, regrette le docteur en histoire ancienne Louis-Pol Delestrée. Comme les gens ont peur de déclarer, on passe à côté de l’essentiel des découvertes. La prospection par les détectoristes de métaux est prohibée, même dans les zones non répertoriées, sous prétexte que quelques-uns se livrent au braconnage. Alors on interdit tout aux particuliers. Mais ils pourraient mener sur le terrain des recherches utiles et coopérer, comme en Angleterre, en Hollande, au Danemark, en Suisse et certains länder allemands. La Belgique avait adopté le système français, mais l’a abandonné. Chez nous, on est dans un déni de réalité. »
Pascal Corazza
Photo du haut : @ Pixabay.
Photo du bas :
Résultat d’une importante saisie de matériel et d’objets anciens.
Crédit : X. Delestre MC DRAC PACA.








