En Haute-Savoie, le préfet a ordonné l’abattage de 75 bouquetins, contre l’avis des scientifiques, contre les avis citoyens ayant participé à une consultation publique, en dépit d’une décision de justice et sans tenir compte du fait que l’espèce figure sur la liste rouge des espèces menacées. Docteur en géographie-environnement, Farid Benhammou juge tout simplement cette décision « criminelle ».
L’âge de faire : Dans quel contexte le préfet a-t-il pris la décision d’abattre 75 bouquetins dans le massif du Bargy ?
Farid Benhammou : À l’origine, il y a une maladie, la brucellose, qui a été identifiée chez une vache. Et ce virus lui a été transmis par des bouquetins. Il faut quand même préciser qu’au départ, ce sont les animaux domestiques qui ont amené cette maladie en Europe. Elle a ensuite touché la faune sauvage, qui a constitué une sorte de réservoir du virus. Et depuis, c’est le ping-pong : un coup les animaux d’élevage contaminent la faune sauvage, un coup c’est l’inverse… Mais c’est une maladie qui est la plupart du temps bénigne. Elle avait été repérée en 2012 quand deux enfants l’ont contractée en mangeant du reblochon. Le préfet avait ordonné un abattage massif de bouquetins dès 2013. Ils avaient complètement bouclé la vallée, interdit la zone aux journalistes, aux naturalistes et aux promeneurs, utilisé des hélicoptères pour évacuer les cadavres… L’horreur absolue. Aujourd’hui, ils récidivent, alors qu’il s’agit d’une espèce protégée, qu’on sait que ces abattages peuvent être évités et même qu’ils peuvent être contre-productifs.
Comment ces abattages peuvent propager la maladie ?
L’Anses (1) a publié en 2021 un avis relatif à « l’évaluation de l’efficacité de différents scénarios de lutte contre la brucellose ». L’agence a bien signalé que ce genre d’abattages pouvait être pire que le mal, parce que les survivants sont terrorisés et se dispersent. Et donc, ceux qui sont porteurs du virus vont le disperser. Elle proposait d’autres scénarios, dont celui qui consiste à capturer les bouquetins et à éliminer uniquement ceux qui sont malades. En agissant de la sorte, on fait vraiment baisser la prévalence. Techniquement, c’est tout à fait possible, ça prend juste un peu plus de temps. Aujourd’hui, on sait que la prévalence chez les bouquetins n’est que de 4%. Il y a de fortes chances pour qu’en quelques années, sans rien faire, le virus se soit éteint de lui-même.
Pour éviter le massacre, il suffirait aussi d’éviter les contacts entre cette faune sauvage et les troupeaux. Mais comme il y a de moins en moins de bergers, et que les bêtes sont de plus en plus livrées à elles-mêmes, il y a des zones peu ou pas surveillées. Sinon, soit on regroupe les troupeaux, soit on éloigne les bouquetins, et ainsi on évite les contacts. Il y a plusieurs solutions qui existent. Mais celle qui est retenue est celle de la mise à mort.
Comment expliquer, alors, une telle attitude de l’État ?
C’est très simple : le préfet cède aux pressions de la FNSEA (2). Celle-ci s’appuie sur la souffrance, bien réelle, d’un éleveur. Car suite à la découverte d’un cas récent de brucellose dans son troupeau, toutes les bêtes ont été éliminées. Ça, ce sont les protocoles de biosécurité instaurés par les industriels, qui font des vides sanitaires. Même chez les éleveurs, je pense qu’on pourrait éviter d’éliminer toutes les bêtes d’un troupeau, en les testant et en n’abattant que celles qui sont malades, ou en mettant en place des quarantaines. Ça permettrait aussi de prendre en compte le côté humain, psychologique de l’éleveur, car c’est très dur d’avoir à faire abattre tout son troupeau. Mais la FNSEA joue sur cette émotion au sein de la profession, avec une espèce de faux bon sens paysan : « nous on nous demande d’abattre tout notre troupeau, donc ça doit être pareil pour la faune sauvage ». En gros, elle veut appliquer à la faune sauvage ce qui se pratique pour les élevages, en créant des vides sanitaires. Sauf que là, on parle du bouquetin, qui est l’herbivore le plus rare en France !
Vous allez jusqu’à qualifier le préfet de criminel…
Dans le cas des bouquetins, le CNPN (3) a donné un avis défavorable et, lors d’une consultation publique, 88 % des avis étaient contre l’abattage. Donc on a des avis scientifiques et des avis publics qui vont à l’encontre des abattages. Et un préfet qui, connaissant ces avis, ordonne des abattages… C’est d’autant plus grave qu’il décide de ne pas respecter la jurisprudence du tribunal administratif qui a suspendu des arrêtés d’abattages similaires. En effet, en mars, il avait déjà signé un arrêté pour ordonner l’abattage indiscriminé de 170 bouquetins, sur une population locale d’environ 300 individus. Des associations de protection de la nature avaient attaqué cet arrêté et obtenu sa suspension en référé devant le tribunal administratif de Grenoble. Sans attendre la décision sur le fond, le préfet a refait le même arrêté, sauf qu’il a réduit le nombre de bouquetins à tuer, passant de 170 à 75. Et il a pris les associations de vitesse, en publiant son arrêté le 14 octobre, avec des abattages qui ont commencé dès le 16 octobre. Moi, j’estime en effet qu’il s’agit d’un comportement criminel contre la biodiversité.
Recueilli par Nicolas Bérard
Photo : Pixabay.
1 – Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
2 – Fédération syndicale agricole majoritaire.
3 – Conseil national de la protection de la nature, la plus haute instance consultative en matière de protection de la nature, suivie par les autorités dans la majorité des cas.








