Ce mois-ci, nous avons choisi deux mots dans le livre Des missions aux démissions de Nicole Symonnot Gueye, enseignante d’orgue et de clavecin en écoles de musique, et de français langue étrangère à l’Université de Rouen.
Activité
« Maître mot des pédagogies dites nouvelles, témoin d’une volonté de conjurer la peur de l’ennui, et du refus de reconnaître quelque valeur que ce soit à l’inactivité. L’invasion du verbe faire en témoigne : qu’il s’agisse d’étudier (faire son droit), produire (faire des efforts), jouer (faire du piano), exécuter (faire une tâche), visiter (faire un pays), mesurer (faire un kilomètre), etc. La qualité et le but de l’action sont réduits à la simple activité, au fait de faire. Qu’est-ce donc que l’activité ? N’existe-t-il pas d’inactivités fertiles ? La participation silencieuse n’est-elle déjà pas un acte fécond ? Aujourd’hui confondue avec l’action, l’occupation, la notion d’activité a envahi le discours enseignant ; il n’est plus un manuel de langue qui ne propose d’activités, là où plus honnêtement on parlerait d’exercices. En ce qu’il confronte l’étudiant à une difficulté, suppose un effort, risque la répétitivité, pire encore, l’ennui, l’exercice fait peur, ou donne à penser qu’il va faire peur à ceux auxquels on le propose. On lui préfère l’activité – terme à connotation économique, dont on peut mesurer les bienfaits, autrement dit la rentabilité, de façon immédiate – refusant de reconnaître la fertilité d’une réception malencontreusement qualifiée de passive sous prétexte qu’elle n’engendre pas d’actions ou de réactions immédiates alors même qu’elle est la condition essentielle du mûrissement. L’activité abolit le temps de la réflexion et le risque de la contestation ; c’est là son moindre défaut. »
Ennui
« La grande peur ! Injonction est faite en permanence d’interdire l’ennui, épouvantail brandi devant l’enseignant et justifiant la mode de l’enseignement par l’activité, la tâche, le jeu. Pourtant, sur le terreau apparemment inerte d’un ennui qui n’est peut-être qu’un repli intérieur momentané, pourra s’établir une compréhension plus fertile que celle d’auditeurs apparemment plus intéressés parce que plus actifs. Dans ses remarques sur la perte du don de raconter, Walter Benjamin expliquait que le processus d’assimilation d’une histoire que l’on vous raconte nécessite “un état de détente de plus en plus rare”, et en arrivait à cet éloge de l’ennui : “Si le sommeil est le summum de la détente corporelle, l’ennui est le summum de la détente spirituelle. L’ennui est l’oiseau de rêve qui couve l’oeuf de l’expérience.” (1) Mais nous ne sommes plus au temps de Prévert pour admettre le rêve et l’oiseau dans les salles de cours. » (2)
1 Walter Benjamin, Expérience et pauvreté suivi de Le conteur (1936), Petite bibliothèque Payot, 2018.
2 Jacques Prévert, Page d’écriture, dans Paroles, Gallimard, 1949.
Chronique à lire dans le numéro 184, mai 2023.
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