En Europe et en Asie, des peuples vouent une tendresse passionnée aux champignons, d’autres les rejettent avec dégoût. Au siècle dernier, un couple s’est plongé dans l’étymologie, le folklore, les textes anciens, et a enquêté dans différents pays pour tenter d’expliquer ces réactions viscérales. Avec des conclusions étonnantes.
Paganki, pour « petits païens » : c’est ainsi que la tradition russe désigne les « mauvais » champignons, selon Robert Gordon Wasson. En 1927, ce banquier états-unien est en voyage de noces avec son épouse d’origine russe, la pédiatre Valentina Pavlovna Guercken. Au cours de leur séjour en montagne, tous deux sont surpris par leurs réactions diamétralement opposées face aux champignons. Grâce aux contes, comptines et savoirs populaires de son pays, Valentina « avait acquis sur les genoux de sa mère un solide ensemble de connaissances empiriques sur les espèces communes », écrit Robert dans l’un de ses livres (1). Selon lui, l’amour des Russes pour les champignons est « une impulsion irrésistible, une passion qui excède l’entendement. D’une certaine façon, ils aiment aussi les espèces neutres et même vénéneuses. Ma femme en faisait un massif coloré qu’elle déposait au milieu de la table, sur fond de mousses, de pierres et de morceaux de bois ramassés dans la forêt ».
Chez les Anglo-saxons, la répugnance est tout aussi irrésistible. « Je rejetais ces excroissances un peu répugnantes, ces formes parasitaires, ces manifestations de la décomposition. Avant mon mariage, je n’avais jamais posé les yeux sur un champignon. »
EFFETS PSYCHOTROPES
Cette différence culturelle intrigue et passionne les jeunes époux. Leur statut social aisé va leur permettre, durant leur temps libre, de mener pendant trente ans des recherches qui les feront plonger dans l’étymologie, les proverbes, les mythes, les contes, la littérature, ainsi que dans les ouvrages d’archéologie et d’anthropologie. Ils interrogent des paysans au cours de leurs voyages. Un peu partout dans le monde, le nom donné à certaines espèces de champignons fait référence soit au tonnerre et à la foudre, soit au diable et à la folie.
En 1957, ils sont initiés au Mexique, par une femme du peuple Mazatèque, à la consommation du psilocybe et à ses effets psychotropes. « Notre méthode était la suivante : chercher partout ce qui se rapportait aux champignons », raconte Robert Gordon Wasson. Pionniers de l’ethno-mycologie, ces savants amateurs ont abouti à une hypothèse relayée par l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss : parmi les peuples indo-européens (2), certains sont mycophiles et d’autres mycophobes.
Si les Slaves et les Anglo-Saxons ont des postures extrêmes, d’autres sociétés sont plus nuancées. C’est le cas en France : « Avec la plupart des habitants du bassin méditerranéen, Italiens en tête, les Provençaux sont mycophiles, ainsi que les Catalans », écrit Claude Lévi-Strauss (3). Plus ambigus, « les paysans des Cévennes méridionales éprouvent une passion immodérée pour certaines variétés de cèpes (ceux dont la chair est parfaitement blanche et qui ne bleuissent pas). Qu’on annonce leur “sortie” dans la montagne, chacun abandonne sa boutique, son atelier, son verger ou son champ, pour se livrer à la précieuse collecte. En revanche, les autres sont tenus pour des poisons mortels. » En Espagne, seuls les Catalans sont férus de champignons.
DE TRÈS ANCIENS CULTES ET TABOUS
Pour les Wasson, ces réactions viscérales sont héritées de très anciens cultes et tabous remontant, au moins, au Néolithique. Là où poussaient des bouleaux et conifères, un culte aurait été voué à l’amanite tue-mouche, consommée pour ses propriétés hallucinogènes. D’autres peuples auraient rejeté ce culte et cette consommation, développant une profonde aversion pour les champignons.
Le Rigveda, collection d’hymnes sacrés de l’Inde antique, cite une mystérieuse plante enivrante, le Soma, consommée par les prêtres au cours de rituels. En étudiant sa description (forme de pis et de mamelle, couleur rouge…), les Wasson en arrivent à la conclusion qu’il s’agit de l’amanite.
Un indice vient renforcer cette conclusion : une étonnante mention de l’urine. Or, en Sibérie, a subsisté une utilisation de l’amanite tue-mouches dans laquelle certains ingèrent le champignon, tandis que d’autres boivent l’urine des premiers consommateurs : le filtre du corps humain renforcerait les propriétés psychotropes, tout en réduisant les effets désagréables.Ce vieux culte reste une hypothèse, mais il expliquerait pourquoi le champignon rouge et blanc, qui n’est mortel qu’à haute dose et peut être détoxifié pour être mangé, traîne une réputation si dangereuse.
Lisa Giachino
1–Le Champignon divin de l’immortalité, Robert Gordon Wasson, L’esprit frappeur (1967 pour l’éd. originale).
2-Communauté culturelle et linguistique apparue entre l’Ukraine actuelle et le Sud de la Russie, les indo-européens se seraient répandus en Europe et en Asie à partir de -3000, donnant naissance aux nombreuses langues dites indo-européennes.
3-Dis-moi quels champignons…, Claude Lévi-Strauss, L’Express, 1958.








