Ils sont les grands recycleurs des déchets végétaux, permettent aux arbres de s’alimenter, servent de nourriture à certains animaux… Sans champignon, nulle forêt. Et vice versa, nous explique Marc-André Selosse, biologiste et professeur au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris.
L’âge de faire : Pouvez-vous nous dire à quoi ressemblerait une forêt sans champignons ?
Marc-André Selosse : J’ai envie de vous répondre par une autre question : à quoi ressemblerait une voiture sans roue ou sans moteur ? Si elle n’a pas toutes ses pièces essentielles, elle ne fonctionne pas. De la même manière, une forêt ne pourrait pas fonctionner sans champignons. Mais on pourrait aussi se demander à quoi elle ressemblerait sans arbres ? Ou sans animaux ? On parle d’ensembles complexes, qui sont faits d’organismes ayant évolué ensemble, au fur et à mesure qu’apparaissait quelque chose qui commençait à ressembler à une forêt. Celle-ci est donc le fruit d’une coévolution entre plusieurs organismes, dont les champignons. Ceux-ci sont indispensables à la forêt, mais ils ne sont pas les seuls à l’être, et eux-mêmes ne seraient rien sans la forêt.
Quels rôles joue le champignon pour se rendre aussi indispensable ?
Marc-André Selosse : Dans cette coévolution, les champignons sont importants à deux grands niveaux. Premièrement, la décomposition. La forêt et tous les débris végétaux sont composés à 90 % de cellulose et de lignine. La cellulose, c’est du sucre, des molécules de glucose attachées les unes aux autres. Plein d’animaux savent détricoter la cellulose pour s’en nourrir. Mais la cellulose, c’est mou. Or, le bois, et toutes les nervures en général, ce sont des parties rigides. Et cette rigidité provient de l’imprégnation par de la lignine, une molécule hyper-complexe qui prend comme une colle, très difficile à dégrader. Seuls les champignons peuvent décomposer la lignine. Or, la lignine représente 900 milliards de tonnes de matière par an ! Sans eux, ça ferait vite beaucoup de débris à terre ! Les champignons sont donc des agents majeurs du recyclage : ils décomposent ce qui tombe par terre et redonnent des « briques de la vie » (phosphate, ammonium, CO2…) qui permettent aux plantes de se développer. Deuxièmement, sans champignons, non seulement nos forêts seraient très encombrées, mais elles ne pousseraient pas : les plantes ont beau avoir des racines, ce ne sont pas elles-mêmes qui vont chercher la nourriture dans le sol. Les racines s’associent avec des champignons, aux-quels elles donnent du sucre, parce qu’elles font la photosynthèse. La racine colonisée par le champignon s’appelle une mycorhize : c’est ce que font les truffes par exemple. En retour, ces champignons-là – qui ne pourraient vivre sans les arbres –, leur transmettent de l’azote, du phosphate, et d’autres sels minéraux… Tout un tas de choses dont les plantes ont besoin mais qu’elles ne savent pas collecter elles-mêmes.
Mais le champignon n’est-il pas aussi un parasite ?
Marc-André Selosse : Nous venons de voir que les champignons décomposeurs et les champignons mycorhiziens étaient indispensables au développement de la forêt. Mais effectivement, on pourrait aussi penser que, sans champignons, elle pousserait mieux, puisque certains champignons sont des parasites. La rouille du peuplier ou le blanc du chêne, par exemple, sont des parasites qui gênent la croissance des arbres, sans toutefois les tuer. Mais il y a aussi des tueurs : en général, les vieux arbres meurent de champignons qui dévorent l’intérieur de leur tronc, par exemple ceux qu’on appelle les polypores. Sur les troncs des arbres attaqués, on peut voir les organes reproducteurs de ces champignons, qui prennent la forme de structures « en sabot de cheval ». Ça, c’est le moment où ils produisent les spores qui les disséminent et leur permettent d’attaquer d’autres arbres. Ces champignons tuent donc des arbres, mais pour la forêt, c’est à la fois bon et mauvais ! Prenez le point de vue des petites plantes de clairières, comme le fraisier. S’il n’y avait pas d’arbre qui s’effondrait, il n’y aurait jamais assez de lumière au sol, et ces plantes ne survivraient pas. Donc même le parasitisme, qui est une fonction négative pour les arbres, est vitale pour la forêt.
Les champignons se mangent, aussi !
Marc-André Selosse : Cela concerne des animaux, dont nous faisons d’ailleurs partie. Les champignons sont généralement microscopiques et vivent dans le sol ou les plantes. Mais nous, nous les voyons au moment où ils se reproduisent, à l’automne et au printemps : quand il y a de l’eau, ils font pousser la partie charnue qui porte leurs spores, qu’on trouve à la surface des lamelles d’une amanite, ou sur des tubes d’un cèpe, par exemple. Cette partie-là est parfois comestible (pas toujours, attention !). Elle peut donc être mangée par vous et moi, par des limaces, des insectes (comme ceux dont les larves rendent les champignons verreux), certains rongeurs, le grand gibier… Il y a plein d’animaux qui mangent des champignons et s’en nourrissent soit exclusivement soit en complément alimentaire. On voit donc bien que les champignons sont au cœur du fonctionnement d’une forêt. Mais si on retire les arbres ou les animaux, elle ne fonctionne pas non plus.
Recueilli par Nicolas Bérard








