Dans les années 1930, notre arrière grand-père, immigré d’Italie et grand ramasseur de champignons, explorait secrètement la montagne autour de la mine où il travaillait. Aujourd’hui, cueillir et chercher de bons coins est une quête essentielle pour l’un de mes frères. Récit d’une transmission familiale.
Un jour, les jambes de mon grand-père ne l’ont plus suivi lorsqu’il voulait gravir un talus ou s’engouffrer dans un sous-bois. Le bâton, qui lui servait à la fois à s’appuyer et à sonder délicatement le sol, ne compensait plus la faiblesse de ses vieilles guiboles. Ce fut sans doute l’une des grandes pertes intimes de la fin de sa vie : renoncer à la cueillette du cèpe, de la chanterelle et de la morille, qui depuis son enfance était l’un des grands plaisirs de son existence. Plaisir… et beaucoup plus.
Les champignons étaient une quête sans cesse renouvelée, en prise directe avec le cycle de la vie. Manger sa cueillette cuisinée par son épouse lui réjouissait le corps. Pourtant même s’il rentrait bredouille, son âme revenait nourrie par la forêt. Fierté de déjouer quelques mystères de la nature, humilité face à tout ce qui lui échappait… Aujourd’hui, dans la famille, c’est mon frère Simon qui poursuit le plus intensément cette quête nourricière et philosophique. Il va aux champi–gnons tous les deux ou trois jours quand la saison est propice. « J’aime être dans la forêt, seul, tranquille, hors du temps, et ramasser quelque chose qui pousse tout seul, explique-t-il. J’ai l’impression d’être privilégié de l’avoir trouvé en premier. De temps en temps, j’en ramasse un que je ne connais pas, et je le cherche dans mon livre. J’ai goûté des champignons qu’on dit pas bons, et qui, en fait, sont super bons. On connaît que dalle par rapport à tout ce qu’il y a ! »
Pour Simon, les champignons font partie d’un rapport plus général à l’alimentation. « J’aime bien récolter. Faire les vendanges, cueillir les haricots… C’est l’idée d’amasser de la nourriture. » Petit, il adorait ramasser des kilos de rosés des prés. « Partout où on habite, on doit pouvoir trouver un coin de champignons pas trop loin. C’est rassurant ! »
« ON MANGEAIT TOUT CE QU’ON RAMASSAIT »
Trouver des coins : c’est justement ce qu’a fait notre arrière grand-père après avoir quitté la valle del Gran Paradiso, dans le Piémont italien, au début des années 1930. Quand il s’est installé avec sa famille en Tarentaise, à La Plagne, les champignons devaient à la fois apporter un complément alimentaire, et une échappatoire au travail dans la mine de plomb argentifère.
« Apparemment, c’était une pointure, dit mon père. Dans sa vallée, ils étaient chercheurs de champignons. Il a transféré à La Plagne ce qu’il savait chez lui. » Dans le plus grand secret, car d’après les récits familiaux, les habitants « n’étaient pas très contents que des Italiens écument la montagne ».
Arrivé tout petit à La Plagne, mon grand-père Savino a hérité des coins de son père, qu’il a lui-même transmis à son fils (mon père), Jean-Pierre. « J’ai commencé vers 6-7 ans, raconte Jean-Pierre. Mon père allait aux champignons tout le temps, même avec son plâtre quand il s’est cassé l’orteil ! On mangeait tout ce qu’on ramassait. Les cèpes un peu véreux, on les séchait. On faisait des itinéraires, le tour des coins selon ce qui devait être sorti. Quand j’étais collégien, le tour complet me prenait tout l’après-midi. Si j’y allais seul, après on en parlait : “Tu as trouvé quoi ? Où ?” »
Mécanicien à la mine, Savino savait dire l’essentiel par des gestes et de brèves paroles. « Il montrait en grand, et en petit, se souvient Jean-Pierre. Il disait : “Regarde là ! Tu vois les arbres ? Passe là ! Là, j’en ai déjà trouvé…” Si on se trouvait face à un bosquet, il me disait : “Tu passes en bas, je passe en haut.” Pour les morilles, ce qu’il m’a vraiment appris, c’est de regarder en bordure des tas de branches, des ronces, des ruisseaux. Il y a des coins, mais ils peuvent changer selon ce qu’il se passe. Un ruisseau qui déborde peut dévaster un coin à morilles ! »
« SE DÉPLACER LENTEMENT EN REGARDANT VITE »
Savino a ainsi confié une partie de son savoir à ses enfants, puis à ses petits-enfants. « Reconnaître les endroits où il peut y en avoir, les arbres, les terres, ça s’apprend », souligne Simon. Mais il y aussi des « choses difficiles à définir… une impression », décrit Jean-Pierre. « C’était plutôt instinctif, et assez général », complète mon frère Pierre.
Car tout ne peut pas s’expliquer. « Les champignons, on les voit ou on ne les voit pas, constate Jean-Pierre. Il faut savoir où passer, tu fais tout le temps des choix. Et il faut faire assez vite avec les yeux. Se déplacer lentement, en regardant vite. Parfois, en repassant 20 cm plus haut, tu en trouves quatre alors que tu étais déjà passé sans voir ! » La mémoire de lieux arpentés avec un aîné permet de construire, plus tard, ses propres repères ailleurs. « Au Revard, à l’Aigoual quand j’étais jeune… J’ai trouvé mes coins, un peu partout », confie Jean-Pierre.
Pierre, lui, cueille pour l’instant dans les coins familiaux, et dans les champs pour les rosés et mousserons. Quant à Simon, il développe et approfondit ses territoires. « Je connais par cœur les endroits où Papa m’emmenait, même si je n’y suis pas retourné depuis des dizaines d’années. » Pas très loin de chez lui, il a désormais en tête chaque arbre d’un bout de forêt peuplé de trompettes de la mort. « En me promenant, je cherche maintenant d’autres endroits plus près, pour pouvoir y aller à pied. »
« SI JE VOIS UNE LIMACE BIEN DODUE… »
Pour repérer les bons coins, il fait attention aux « arbres, aux types de sol. Les trompettes aiment les châtaigniers, mais c’est encore mieux s’il y a quelques petits sapins un peu jeunes… Et si je vois une limace bien dodue, je regarde si elle ne s’est pas tapé un morceau de champi ! »
Hasard ou mimétisme ? Sur quatre générations, la passion du champignon a été prioritairement transmise aux garçons. Simon, lui, emmène ses deux filles. Nina, 12 ans, se marre en racontant comment son père se cache s’il entend des gens sur le sentier. « Si je croise quelqu’un là où il n’y a rien et que j’ai des champignons, je fais comme si je les avais cueillis là », avoue-t-il. Le secret : encore un héritage familial ! Notre grand-père cachait soigneusement sa destination. Il ne fallait surtout pas dire où on allait à Tonton Joseph, son voisin et beau-frère. Savino a appris à ses descendants à effacer leurs traces. « C’est aussi une question de rapport au vivant, souligne Jean-Pierre. J’aime pas quand des gens sont passés et que les champignons non comestibles ont été piétinés. Surtout depuis que j’ai appris qu’ils jouent le rôle d’agents de renseignement pour les arbres ! »
Lisa Giachino
Photo : DR L’âge de faire








