Dans les pays riches, la croissance économique renforce aujourd’hui les phénomènes d’exclusion. Dans les pays à bas revenus, elle ne résoud pas les problèmes de pauvreté et aggrave même le problème, estime Olivier De Schutter. Le Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits humains et l’extrême pauvreté appelle donc à « changer de boussole ».
On y a droit tous les quatre matins, ou au moins tous les trois mois : la presse se fait écho des nouveaux chiffres relatifs à la croissance économique du pays. La dernière fois, c’était fin juillet, pour les résultats du deuxième trimestre. Le Monde plantait ainsi le décor : « En dépit d’un contexte morose, lié à des prix élevés et à une consommation toujours en berne, l’économie française a crû de 0,5 % au deuxième trimestre 2023, selon les données publiées vendredi 28 juillet par l’Insee. » Le « journal de référence » se réjouissait ensuite de cette « bonne nouvelle », puisque ce pourcentage est « bien meilleur que le 0,1 % attendu ». Il va de soi que le libéral Figaro se montrait également enthousiaste, en titrant sur le fait que « la croissance française fait bien mieux que prévu », quand Libération, estampillé à gauche, parlait d’une « embellie » (1).
D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, le présupposé semble donc toujours le même : plus la croissance est forte, mieux on se porte ! Dans ce contexte, les médias grand public peuvent relayer sans broncher les déclarations d’un ministre de l’économie assimilant ces 0,5 % à « une performance remarquable » (2), sans que ses adversaires n’osent réellement l’interrompre pour proposer une autre voie. Et pour cause : alors même que le lien entre croissance économique et destruction de l’environnement paraît de plus en plus difficile à nier – d’où le coup de génie du concept trompeur de « croissance verte » –, les libéraux défendent encore leur modèle de développement en arguant que c’est grâce à la création de « richesses » que la pauvreté dans le monde pourra reculer. De quoi faire passer les écolos pour des égoïstes se souciant de l’environnement et des petits oiseaux au détriment des urgences humaines.
Or, explique Olivier De Schutter dans son ouvrage Changer de boussole – la croissance ne vaincra pas la pauvreté (3), c’est tout l’inverse : la croissance, surtout lorsqu’elle se produit dans les pays riches, ne fait désormais qu’aggraver les phénomènes de pauvreté.
Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits humains et l’extrême pauvreté, l’auteur s’emploie d’abord à donner une définition précise de la pauvreté. « Selon l’approche classique, [elle] se définit par l’absence de revenus suffisants pour satisfaire aux besoins essentiels de l’existence. » En résumé, l’extrême pauvreté se caractériserait par l’impossibilité d’une personne ou d’un foyer à subvenir à ses « besoins fondamentaux », qui sont essentiellement constitués de ce qui leur est indispensable pour subsister : se nourrir, se loger, se vêtir… Avec cette approche monétaire de la pauvreté, la vieille solution de l’augmentation générale de la création de « richesses » semble fonctionner : « La croissance économique peut être présentée comme une solution plausible dans les pays relativement pauvres, en ce qu’elle offrirait des opportunités de revenu à une main-d’œuvre en forte augmentation, en même temps qu’elle permettrait aux ménages d’atteindre des niveaux de vie qui les rapprocheraient de l’aisance des populations du Nord. » Mais, s’empresse d’ajouter Olivier De Schutter, « aucun de ces arguments n’est transposable aux pays à hauts revenus. Au contraire, dans ces pays, la croissance a surtout permis à des populations déjà riches de s’enrichir davantage ».
Par ailleurs, même dans les pays pauvres, la recherche de la croissance économique n’est pas nécessairement le bon objectif, « l’urgence [étant] de créer des débouchés pour les producteurs des pays du Sud, en accélérant l’élévation du niveau de vie des populations locales ; et non pas de pousser ces producteurs à se soumettre aux attentes des marchés au pouvoir d’achat élevé du Nord ».
Les dimensions cachées de la pauvreté
Olivier De Schutter – et c’est l’un des grands intérêts de cet ouvrage – ne s’arrête pas à cette définition de la pauvreté. Sa fonction au sein de l’ONU lui a en effet permis de découvrir l’importance des dimensions « cachées » de ce phénomène : « Les personnes en pauvreté rapportent une expérience quotidienne de discrimination, de maltraitance sociale ou institutionnelle, ou de non-reconnaissance de leur contribution à la société, qui constituent autant de sources d’exclusion. » Cette approche « multidimensionnelle » ébranle encore un peu plus le mythe de la croissance économique comme solution aux problèmes de pauvreté. Car cette exclusion sociale repose avant tout sur l’accroissement des inégalités.
En effet, « ce qui contribue à notre sentiment de bien-être, ce n’est pas seulement le confort matériel dont nous jouissons, mais aussi comment notre situation se compare à celle des membres de la communauté qui nous sont proches ». Si bien que « le paradoxe est que plus les sociétés s’enrichissent, plus certaines dimensions de cette exclusion sociale viennent s’aggraver. […] Dans la plupart des pays du monde, vous êtes aujourd’hui considéré comme pauvre si vous ne possédez pas de téléphone portable ou si vous n’avez pas accès à internet, si vous ne pouvez pas organiser des funérailles dignes pour vos parents ou un mariage pour vos enfants, ou lorsque vous êtes dans l’incapacité de faire face à des événements imprévus tels qu’une perte d’emploi ou une maladie ».
La prosperité sans croissance est possible
La croissance économique va permettre à une partie importante de la population d’un pays d’accéder à de nouveaux biens matériels. Ces équipements devenant la norme, ils en viennent à apparaître indispensables à une vie décente, excluant socialement celles et ceux qui en sont privés. La croissance économique telle que nous la connaissons ne fait pas disparaître la pauvreté, mais repousse irrémédiablement l’horizon de l’accès à une vie décente, opérant une sorte de « modernisation » de la pauvreté.
Quel que soit le bout par lequel il prend la croissance, Olivier De Schutter démontre que ce n’est pas elle qui éradiquera la pauvreté dans le monde – bien qu’elle puisse être utile dans les pays pauvres. Elle a désormais « franchi le pic de son utilité » et, « dans les pays riches, elle est devenue contre-productive ». Il nous faut donc produire « un effort d’imagination », opérer « un changement d’état d’esprit », afin de « changer de boussole ».
Parmi les pistes avancées, l’auteur propose d’orienter les efforts vers des mesures à « triple dividende », autrement dit des mesures qui « tout à la fois (1) réduisent l’impact environnemental de la production comme de la consommation, (2) créent des emplois notamment pour des personnes ayant un faible niveau de qualification, et (3) rendent les biens et services nécessaires à une vie décente abordable pour le plus grand nombre ». Exemple concret : l’alimentation et l’agriculture. La révolution verte a certes permis d’augmenter les rendements, mais elle a dans le même temps entraîné une marginalisation de la paysannerie, un développement des monocultures et une dégradation importante de l’environnement. Pour rappel, aujourd’hui, « près d’un quart des surfaces arables du globe sont considérées comme dégradées – ce qui réduit leur fertilité naturelle – tandis que la disparition croissante des pollinisateurs amène un manque à gagner estimé entre 235 et 577 milliards de dollars par an ». Dans ce secteur, l’idée serait de prendre l’agroécologie comme boussole. Celle-ci permettrait 1 : de réduire drastiquement l’utilisation d’intrants chimiques, améliorant le bilan écologique du secteur. L’abandon des produits phytosanitaires nécessiterait 2 : une main-d’œuvre agricole beaucoup plus importante, créant ainsi des millions d’emplois tout en rendant les paysans autonomes vis-à-vis des grandes multinationales du Sud. En outre, ce système permettrait 3 : de produire une nourriture de meilleure qualité pour le plus grand nombre et donc d’améliorer la santé générale de la population. Oui, conclut Olivier De Schutter, « la prospérité sans croissance est possible ».
Nicolas Bérard
1 Notons que Libération prend une certaine distance avec le sujet, à travers son titre : « Croissance en hausse et inflation sur la pente descendante, Bruno Le Maire est content ».
2 Bruno Le Maire sur RTL le 28 juillet 2023.
3 Changer de boussole, la croissance ne vaincra pas la pauvreté, Olivier De Schutter, éd. Les liens qui libèrent, 231 pages, 18 €.








