À Veynes, dans les Hautes-Alpes, l’association Le pas de l’oiseau organise tous les automnes le festival des arts de la parole La fureur de dire. Pendant une semaine, il y en a pour tous les goûts, tous les âges : ateliers radio, initiation au théâtre pour enfant, spectacles à voir en familles, stage de conte…
Au cœur de la petite ville de Veynes, dans le département des Hautes-Alpes, entre bistrots de pays et petits commerces, il y a les locaux de l’association Le pas de l’oiseau. Depuis trois ans, chaque automne, son festival La fureur de dire propose une semaine d’ateliers et de stages, mais aussi des spectacles professionnels qui sont joués du jeudi au samedi soir.
Ce jeudi au Pas de l ’oiseau, l’agitation se mêle à l’excitation lorsque approche l’heure d’ouverture du premier spectacle. On guette le nombre de places réservées, on parle catering* et organisation, on attend plus ou moins patiemment que la nuit tombe, annonçant l’ouverture du bal des représentations.
Seule sur la scène, avec pour unique décor trois caisses de bois brut, Amélie Chamoux, actrice et codirectrice du Pas de l’oiseau, nous fait revivre nos jeunes années. « Pistou, récit d’adolescence » raconte la vie d’une ado, en terminale, qui doit choisir son orientation. L’histoire d’une année de lycée qui mêle escarmouches familiales, balbutiements amoureux et vacances en campagne provençale… Confrontée au racisme, aux cadres bien trop définis de la vie adulte et aux limites du train de vie frénétique de notre monde, Lulu cherche du sens ailleurs, loin de son père hermétique.
Son besoin de vérité criant n’est pas tellement au goût du jour dans son environnement…
Ici, pas d’histoire extraordinaire ni de science-fiction. Ce voyage vers un quotidien nous appartenant à toustes donne sens au banal et à l’habituel à travers de multiples personnages délicatement mis en scène par Laurent Eyraud-Chaume, l’alter ego d’Amélie. « Je voulais parler des jeunes d’aujourd’hui, comment ils s’en sortent dans leur orientation, explique l’actrice. Donc il y a ses amis, le monde du lycée, son père, sa grand-mère, tout un tas de personnages ! »
« ON EST TRÈS EN LIEN
AVEC LES JEUNES »
Pour écrire le texte, Amélie s ’est beaucoup inspirée des jeunes qu’elle rencontre lors des initiations au théâtre qu’elle propose. « Quand on est dans les établissements scolaires, on a des élèves de toutes les classes sociales ! Et là, on voit comment marche le monde. Là on reste les pieds sur terre. C’est très important pour continuer à écrire nos spectacles. Ça nous touche, ça nous porte. On est très en lien avec les jeunes, ça fait partie de notre identité. » C’est un spectacle en forme de point d’interrogation qui s’adresse à tous et à toutes et que chacun·e peut s’approprier.
« Pistou » ouvre les trois jours de représentations de La fureur de dire, la salle est pleine à craquer. Chaque matin, du lundi au jeudi, à l’école maternelle de Veynes, Amélie Chamoux anime un atelier d’éveil théâtral pour les enfants de 4 à 6 ans. À travers des jeux, des exercices et des étirements, elle leur propose d’explorer leurs émotions et sensations.
« Alors, par quoi on commence ? Emma, tu donnes la main à Émilie ? Allez, je croise les doigts… Je touuurne les doigts vers moi…Je tiiire vers l’extérieur, je tire, je tire, je tire… et ! Je me transforme en ballon de baudruche qui se dégooonfle ! »
Persévérance et patience sont les atouts précieux de l’actrice et des deux intervenantes du centre social de Veynes, qui s’occupent des petits bouts durant cette semaine de vacances scolaires. Les enfants sont enjoués, même les plus timides semblent apprécier la bulle d’expression corporelle et vocale que leur offre Amélie. « Les enfants sortent leurs émotions », souligne-t-elle. « Ça leur plaît, ils en redemandent ! » renchérissent les intervenantes, qui prendront le relai pour faire répéter les enfants jusqu’à leur représentation au Quai des arts, la salle de spectacle communale, le vendredi matin.
VEYNES REBELLE
Pendant ce temps, dans les beaux studios d’enregistrement prêtés par le Centre de ressources inter-associatif, Alice Gonzalez, de la Radio RAM05, et Laurent Eyraud-Chaume, de la compagnie Le pas de l’oiseau, animent un stage de création radiophonique avec des jeunes Veynoises et Veynois agé·es de 12 à 17 ans.
Au programme de ce stage de « Radio des fous furieux » : initiation aux techniques radiophoniques, rencontres avec les artistes du festival, radio-trottoirs et chroniques en vue d’un enregistrement final en direct, samedi matin. La RAM05 (Radio alpine meilleur e d’Embrun) offre une heure d’antenne aux novices, et « la mairie de Veynes nous prête la salle du conseil municipal pour le final, nous explique Laurent. Symboliquement pour
nous, c’est important, en plus il y a une grande table ronde ! »
Veynes, « c’est une ville de rebelles ! », s’exclament les ados. Ils ont commencé leur réflexion lundi, en ouvrant des débats entre eux, pour savoir ce qu’ils voulaient dire, et comment. Un des sujets les plus importants qui est monté, c’est la cantine. La question de la nourriture qu’on leur sert, et plus précisément des relations humaines qui entrent en jeu à ce moment-là. « En fait, on n’a pas du tout parlé de la relation entre les élèves, on a plutôt parlé du jugement des dames de cantine sur les pratiques alimentaires des uns et des autres. Que ce soit sur des questions religieuses ou sur des questions par exemple de végétariens », nous expliquent-ils.
CAHIER DE VACANCES…
« Dans ma famille, on est musulmans, donc on ne mange pas de porc, et moi je ne suis pas typée arabe, du coup les dames de cantine ne me croyaient pas quand je leur disais que j’étais musulmane, et elles sont même allées jusqu’à demander au chef cuistot si c ’était vrai ! Ça bloque la file d’attente, tout le monde râle, c’est gênant », raconte une jeune fille. « On avait des trucs à dire, vraiment… ! On aurait pu faire une émission entière sur la cantine ! », affirment-ils en cœur.
Une chronique « collecte des blagues en ville », une autre interroge les commerçants et artisans à propos de l’impact des commandes en ligne sur leurs activités. Les jeunes stagiaires ont aussi réalisé une fiction : l’histoire quelqu’un qui part de Gap pour se rendre au festival, à Veynes. « Son GPS est un peu vivant et lui fait des blagues. On a enregistré la voix sur Google, et ça fait : “Bonjour, tournez à droite. Hahah non, c’était une blague. Faites demi-tour au rond-point dans six kilomètres.” Puis le gars dit : “Quoi ?!” Et le GPS dit : “Feur” », raconte un jeune homme en riant aux éclats. « Mais cette partie, on me l ’a supprimée », continue-t-il, moins gai. « En fait, une heure, c’est vraiment court », dit un autre.
Une question apparemment posée à la légère ouvre un débat crucial : « Pourquoi un cahier de vacances s’appelle un cahier de vacances ? Ils n’ont pas bien compris le concept. Pour moi c’est un cahier de jeux, pas de travail », lance un jeune.
« ÇA DEVRAIT ÊTRE ÇA
LE COLLÈGE ! »
Durant ce stage, ils ont appris dans l’amusement et la satisfaction… ce qui « n’arrive jamais en cours », regrettent-ils. « C’est sur tout les méthodes d’éducation en France, c’est vraiment de la merde quoi. Il n’y a pas assez de place pour le plaisir », dit une jeune fille. « « La majorité des profs à mon avis doivent se dire : “il faut qu’ils apprennent le plus de choses possibles, le plus vite possible !” Alors que là, en une semaine, on a beaucoup appris. Mais eux, en une heure, ils nous auraient répété tout ce qu’il fallait qu’on sache, on l’aurait appris par cœur, et ça aurait été nul… Ça ne nous aurait pas donné envie de faire de la radio plus tard ! »
« Oui, dit un autre jeune, quand j’apprends un truc au collège, bah j’ai envie d’oublier parce que c’était trop nul d’apprendre… Du coup je fais le contrôle et j’oublie direct. » Pour eux, collège ou lycée rime rarement avec plaisir, mais plutôt avec souffrance et difficulté. La semaine d’atelier radio leur a permis de vivre ces moments de partage, libérés de leur charge mentale scolaire, en étant néanmoins prolifiques et créatifs, avec un final bouclé à temps et pour le moins ingénieux.
TOUT LE MONDE
Y MET DU CŒUR
« – Ce qui est génial, c’est qu’on a expérimenté !, dit un jeune.
– Ça devrait être ça le collège !, renchérit un autre.
– Des souvenirs de vie ! », souligne une jeune fille.
Cette année, tout se passe bien : un soulagement après la précédente édition perturbée par les contraintes sanitaires. Tout le monde y met du sien pour que les réjouissances se déroulent sans anicroche. Plusieurs dizaines de bénévoles apportent une aide considérable à l’équipe du Pas de l’oiseau. « Sentir un soutien moral de l’équipe autour de nous, ça fait du bien, sourit Amélie. Ils nous aident à réfléchir. On essaye toujours de créer une synergie autour de nous, qu’il y ait du mouvement. On est inventifs, on essaye d’anticiper. »
Lisa Vincent
Photo : @ Claude Mery
* Cantine pour les bénévoles et artistes.
Lire aussi sur notre site, en complément de ce reportage : Un théâtre inspiré des arts du conte.








