À Rennes, L’Élaboratoire fête ses 25 ans et prépare son déménagement. Ce lieu d’habitat et de création, qui a marqué la vie culturelle de la ville, doit une fois de plus céder la place. D’aménagements urbains en programmes immobiliers, la friche se fait rare.
À l’est de Rennes, une portion du boulevard Villebois Mareuil forme un triangle avec la Vilaine, au nord, et la gare de triage de fret, au sud. L’Élaboratoire s’étend dans ce triangle. Ses ferrailles poétiques, ses créatures géantes et bancales, ses étranges baraques foraines donnent envie d’entrer tout de suite dans cet univers foutraque.
Les « grandes structures », comme les appellent les habitant·es du lieu, sont l’œuvre de Georges, un ancien. Tintin, lui, est là depuis l’automne 2021. « J’avais besoin d’un toit sur la tête. Je cherchais un projet artistique, j’avais des amis ici. Je suis jongleur, cracheur de feu, cameraman, électricien. » Une petite quarantaine de personnes vit là, dans des camions et caravanes. « Et il y en a autant qui viennent de l’extérieur, précise Nico, qui s’occupe de la cuisine et de l’organisation. On travaille beaucoup sur des festivals de rue, des décors, des constructions mobiles. » Le troisième dimanche de chaque mois, une répétition publique est organisée. Aujourd’hui, une équipe de tournage réalise un clip.
Élisa crée des vitraux et anime la galerie. « Je gère l’emploi du temps, je contacte les artistes, j’organise des évènements. » Les artistes viennent de l’extérieur où créent sur place, dans le cadre d’une résidence où de leur atelier, loué à très petit prix. Les vastes hangars abritent une succession d’espaces de création et de bricolage : céramique, poterie, sérigraphie, couture, ébénisterie… Le décor du studio de musique, qui sert à filmer des concerts en direct, est « entièrement refait par un artiste, tous les deux mois ». Il y a aussi une salle de sport, un espace informatique et un atelier de mécanique, bien utile pour réparer les camions. « On récupère un tas de matériaux, on a des outils, on dépanne souvent des gens de l’extérieur », indique Nico.
Tout en fêtant ses 25 ans, L’Élaboratoire se prépare à déménager dans un espace plus petit. À l’issue de longues négociations, la municipalité de Rennes va reloger le collectif plus loin à l’est, en face du campus de Beaulieu. Les berges de la Vilaine, sur lesquelles donne la friche artistique, vont être réaménagées.
Un quartier tout neuf – immeubles proprets et piste cyclable – sort de terre. « Votre logement écoresponsable du T2 au T5 », dit un panneau de pub près du chantier. Les habitant·es du squat savent qu’avec leurs caravanes et leur vaste bric-à-brac, ils font un peu désordre dans ce nouveau décor. La pression foncière rend les espaces de friche de plus en plus rares. L’îlot U, où va s’installer L’Élabo, était occupé depuis le confinement par un collectif « d’expérimentation maraîchère et d’architecture », qui conteste l’urbanisation de la zone. Après avoir résilié son bail précaire, la mairie a rasé ses constructions en terre et matériaux de récupération, au mois de juillet. « L’arrivée de l’Élaboratoire sur les terrains adjacents à l’îlot U ne pose aucun problème, nous nous entretenons régulièrement avec eux depuis le mois de mars », écrivaient au printemps les maraîchers-architectes.

Sur le toit du bâtiment, le bateau pirate créé par Georges. Né en 1997, L’Élaboratoire n’en est pas à son premier déménagement. « La précarité a toujours été tenue comme un sacerdoce », estime Nico. En 2008, la Villa, l’une des annexes du squat, est détruite par un incendie. Hébergé pour la nuit, un militant d’Halem, une association qui défend les habitant·es des logements éphémères et mobiles, décède des suites de ses brûlures. Le feu à peine maîtrisé, les ruines sont rasées. Des témoins disent avoir vu quelqu’un s’enfuir juste avant l’incendie, et aucune autopsie n’est pratiquée sur le corps de la victime. Un promoteur attendait par ailleurs que L’Élabo quitte les lieux pour lancer son programme immobilier. Ces éléments ont éveillé les soupçons de l’association Halem, partie civile dans un procès qui a débouché sur un non-lieu. À la suite de cet incendie, L’Élabo a été relogé en urgence au 48, boulevard Villebois Mareuil, où il se trouve encore aujourd’hui. La convention avec la mairie, très sommaire, lui laissait beaucoup de liberté contre un loyer très raisonnable.

De l’autre côté du boulevard, au 17, se trouvaient le théâtre de L’Élabo et son studio de danse. Aménagés avec les moyens du bord, ils accueillaient résidences d’artistes et spectacles. « Ça va être rasé. Ça a donné un coup de blues à tout le monde de vider les lieux », confiait Tintin en mars, alors que le théâtre était en reconstruction à la place de l’atelier vélo.

Les habitant·es de L’Élaboratoire ne sont pas supris·es de devoir quitter le quartier. « On travaille dans des villes en pleine expansion, vu le prix du m2, on sait bien qu’ils ne vont pas nous laisser en plein centre », reconnaît Nico. Mais l’îlot U, une autre friche où le collectif va pouvoir s’installer, est lui aussi en cours d’urbanisation. « Ce ne sera que pour 5, 10 ans maximum. À déménager un lieu comme ça, on s’épuise. »

Le déménagement sera progressif, à partir du début de l’année prochaine. Élisa s’inquiète de la masse de travail que cela va rajouter. « Ce sera une coupure dans les activités. Il faudra reconstruire les ateliers. En plus, comme on n’a pas d’échéancier, on ne sait pas si on peut accepter ou non des résidences d’artistes. » La signature d’une « vraie » convention avec la mairie oblige aussi l’association à rentrer dans le rang. « Ça va changer des choses dans notre fonctionnement. Certains parmi nous vont partir vers d’autres projets. » Malgré tout, Élisa et Nico voient le bon côté du relogement. « Ça peut faire du bien d’arriver dans un endroit neutre et d’y remettre notre identité, poursuit Élisa. Là-bas, il y a une ancienne auberge qui nous donne des idées de galerie, d’accueil avec thé et café, pourquoi pas une cantine de temps en temps… » Pour les spectacles et résidences, l’association aura un chapiteau financé par la mairie.
Lisa Giachino








