Si l’enseignement à travers les outils numériques pose de nombreuses questions, l’enseignement de l’informatique, en tant que matière, paraît bel et bien nécessaire. À condition de ne pas livrer les élèves aux entreprises dominantes…
Dans un monde où l’informatique a pris une place aussi centrale, l’enseignement du numérique n’est sans doute pas superflu. Reste à savoir dans quelles conditions et dans quel but il peut être dispensé. S’agit-il d’apprendre à utiliser les logiciels dominants, quitte à enfermer les élèves dans un modèle où règnent les Gafam (1) ? Ou d’enseigner qu’une autre informatique existe, avec des logiciels libres, qui reposent sur des notions de partage, de coopération, de mutualisation ? (2)
Étienne Gonnu, chargé de mission Affaires publiques pour l’April (3), prévient : « Selon nous, la seule chose qui soit bonne pour les élèves, c’est de faire de l’informatique libre. Sinon, il ne faut pas faire d’informatique du tout, car une informatique privatrice est par essence mauvaise pour les élèves, parce qu’elle les aliène. »
S’il est très difficile d’avoir une vision d’ensemble des pratiques, il est clair que quelques très grandes entreprises se taillent la part du lion. Pour y parvenir, elles utilisent de bonnes vieilles méthodes de lobbying, notamment à travers des offres a priori alléchantes. Cas emblématique : une opération de mécénat, signée en septembre 2015 entre Microsoft et l’Éducation nationale.
À travers cet accord, l’entreprise de Bill Gates « offrait » pour 13 millions d’euros de matériel, de logiciels et de formations. « L’enjeu pour ces grandes boites, c’est de créer un imaginaire pour que, dans la tête des gens, la bureautique ce soit Word, et la recherche web ce soit Google, estime Étienne Gonnu. Il faut donc enseigner qu’on peut avoir un autre rapport à l’informatique, avec des solutions qui proposent une autre manière de l’appréhender. Là-dessus, l’Éducation nationale peut et doit jouer un rôle de prescripteur, afin de développer un imaginaire plus émancipateur. »
« Une administration vendue à Microsoft »
L’État semble pourtant avoir du mal à jouer ce rôle. Aujourd’hui, le géant états-unien se vante toujours du fait que « les élèves et les enseignants des établissements admissibles peuvent s’abonner gratuitement à Microsoft Office 365, qui intègre Word, Excel, PowerPoint, OneNote et maintenant Microsoft Teams ». En août, le député Philippe Latombe a mis les pieds dans le plat, à travers une question écrite adressée au ministre de l’Éducation. Il y dénonce une offre qui, « de prime abord, (…) peut paraître attrayante », mais qui « s’apparente à une forme ultime de dumping ». Ces pratiques, a-t-il encore alerté, posent des problèmes de concurrence déloyale, de confidentialité des données, de souveraineté, et « donnent aux très nombreux enseignants qui y sont hostiles l’impression d’une administration vendue à Microsoft ».
Pour Étienne Gonnu, ce type d’intervention montre que les choses évoluent plutôt positivement, bien que très lentement. « Je crois qu’on se trouve quelque part entre la phase des beaux discours et celle de la concrétisation. » Deux plateformes destinées aux enseignants leur permettent déjà de télécharger des logiciels libres. Autre signe encourageant : l’arrivée, au sein de la Direction du numérique pour l’éducation (DNE), de Alexis Kauffmann, l’un des fondateurs de l’association libriste Framasoft.
Mais le travail reste immense, comme en témoigne Sébastien Boussion, délégué Sud Éducation 72, qui donne des cours de SNT (sciences numériques et technologie). « Dans la région des Pays de la Loire, tous les élèves de 2nde ont reçu un ordinateur portable. L’élève qui en bénéficie n’a pas le choix de l’environnement : ils sont tous sous Windows, avec la suite Office et tous les logiciels payants habituels. Les élèves n’ont même pas la main sur ces ordinateurs, puisque c’est la région qui s’occupe des mises à jour. Ils ne peuvent pas installer d’autres logiciels… Bref, on est censé les éduquer, leur montrer des environnements libres et gratuits, et ce matériel s’oppose à tout ce qu’on peut leur apprendre. Quand j’en ai fait part aux représentants de la Région au conseil d’administration, on m’a rétorqué que les élèves et leurs parents étaient habitués à Word et Windows et que c’est donc ce qu’il fallait leur donner. Justement, non ! »
Il s’agit là d’un exemple « très représentatif » de ce qui se passe dans le pays, estime Étienne Gonnu. « Ce qui est frustrant, c’est que les solutions existent. On peut donc, avec un peu d’ambition politique, impulser des changements. Même si les élèves sont habitués à Word, l’école doit être un lieu d’émancipation. Pour la nutrition, on apprend désormais à manger mieux, plus équilibré, etc. On peut avoir exactement la même réflexion sur l’informatique. »
Nicolas Bérard
1 – Acronyme qui d”signe les ogres du web, Google, Amazon, Facebook, Apple, et Microsoft.
2 – On est d’accord, la réponse se trouve un peu dans la question…
3 – Association pour promouvoir et défendre le logiciel libre.
Cet article est tiré de notre dossier « Dans la matrice de l’école numérique », publié en octobre 2022. Retrouvez les autres articles de ce dossier :
– L’école 2.0, un relai de croissance ;
– Sauve un prof, mange une tablette ! ;
– Sortir de l’imaginaire des Gafam ;
– Et maintenant, le baguage… ;
– « La réussite des jeunes ne dépend pas de ça » ;








