« Environnement numérique », logiciel de gestion scolaire… Au collège et au lycée, tout un système s’est mis en place pour que l’administration, les enseignant·es, les parents et les élèves communiquent par les mêmes réseaux. À quels prix ?
« Arrêtez de croire le Dieu Pronote ! », répète Céline, prof d’anglais, à ses élèves. Car il suffit d’une erreur de saisie pour que les lycéens, qui ont tous l’application sur leur téléphone, soient persuadés qu’un prof est absent – pendant que celui-ci les attend désespérément dans la salle de cours… Pronote ? Ce nom flotte désormais dans les réunions de rentrée. Des enseignant·es annoncent « tout mettre » (c’est-à-dire les devoirs et les cours) en ligne. D’autres confient, sur un ton d’excuse, préférer le papier. Une partie des parents semblent rassurés par l’impression de contrôle sur la scolarité de leur enfant, que leur donne l’outil numérique. Au contraire, il y en a qui s’inquiètent : « Est-ce que je vais rater des infos si je ne me connecte pas régulièrement ? » « On vous force à passer au numérique, explique sans ambages un conseiller principal d’éducation à des parents d’élèves de 3 e (1). Vous pouvez exiger le papier, c’est un droit. Mais les demandes de bourses scolaires se font beaucoup plus facilement avec votre compte Éduconnect… » Bon, on parlait de Pronote, et il y a maintenant Éduconnect…
Monopole et code secret
Reprenons. Éduconnect, c’est une plateforme de l’Éducation nationale sur laquelle chaque parent se voit attribuer un compte. À partir de ce compte, on accède au « réseau social », ou « environnement numérique », de l’établissement, fourni par le département pour les collèges, et la Région pour les lycées. Dans ce marché en plein développement, une entreprise se taille la part du lion : Open Digital Education, qui a créé Neo (pour les collèges et lycées) et One (pour les écoles).
Plutôt que de pratiquer un capitalisme numérique pur et dur, ses fondateurs travaillent avec le ministère de l’Éducation, des laboratoires de recherche publics, des académies et des collectivités. Le logiciel de base a été livré, sous licence libre, à une « communauté » réunissant les régions Hauts-de-France et Nouvelle Aquitaine, les départements de Seine-et-Marne et d’Essonne, la mairie de Paris, qui l’ont mis à leur sauce afin d’avoir chacune leur réseau. Les produits Neo et One se sont par ailleurs implantés dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans la Somme, en Guadeloupe, à Mayotte… et dans de plus en plus de villes.
Basée en région parisienne, l’entreprise garantit qu’elle stocke les données en France, et multiplie les partenariats « pédagogiques ». En Île-de-France, « nous avons proposé aux lycéens de s’initier au code en imaginant de nouvelles applications. Ce projet a suscité une participation massive de la communauté éducative et l’application lauréate sera ouverte à tous les lycéens de la région », expliquaient en 2018 les fondateurs d’Open Digital Education (2). Les esprits chagrins diront que lycéens et enseignants ont ainsi travaillé gratuitement pour une entreprise qui affichait, en 2021, des bénéfices de 500 000 euros. Bon d’accord, on est loin de Google… même si la boite, après avoir réussi une jolie levée de fonds, annonce être présente dans 21 pays et compter 3,6 millions d’élèves connectés.
Connectés eux aussi, les parents peuvent échanger des messages avec les enseignant·es, voter pour les menus de la cantine, et faire sans doute un tas de choses passionnantes. Mais ce qu’ils font le plus, en général, c’est aller sur Pronote ! Là, ils peuvent se rencarder sur les notes de leurs enfants, les devoirs, les éventuelles observations. Pronote est un logiciel de gestion scolaire qui permet de rentrer les notes et éditer les bulletins, faire l’appel, organiser les emplois du temps, noter les absences… En situation de monopole dans les collèges et lycées, Index Éducation, l’entreprise qui le produit, s’intéresse maintenant aux écoles primaires. Pronote propose toujours plus d’applications qui lui font jouer aussi, dans certains établissements, le rôle d’« environnement numérique ». Mais là, pas de licence libre ni de communauté ! En 2020, le syndicat Sud Éducation s’inquiétait de son monopole, ainsi que du rachat de l’entreprise par la Caisse des dépôts et consignations et Docaposte, filiale numérique du groupe La Poste. « L’éditeur est en situation d’imposer ses conditions. Son code source est conservé secret. Pourtant, il est nécessaire de s’assurer que l’énorme quantité de données personnelles ne puissent faire l’objet d’une fuite. » Un mois plus tard, le syndicat dénonçait l’introduction de pubs à l’ouverture du logiciel.
Messages agressifs
L’organisation numérique de la vie scolaire n’est pas neuve. « En 2005, et on ne remplissait déjà plus les bulletins à la main », remarque Céline. À ses yeux, ce qui a changé la donne, c’est la communication en « temps réel » des informations transmises aux élèves et à leurs parents. Au début, Céline a résisté. « Je rentrais les notes juste avant le conseil de classe. Je trouvais ça bien que les gamins soient chargés de les annoncer. Des parents me le reprochaient : “Vous ne saisissez jamais les notes à l’heure, mon enfant est en garde alternée, je n’ai pas les infos…” Je répondais : “Le but, c’est que vous puissiez parler de la note avec votre enfant !” J’ai tenu pendant quelques années, à contre-courant. Maintenant, je me suis insérée dans le truc numérique. Même si je trouve dommage que les enfants n’aient plus rien à dire à leurs parents : tout est déjà sur Pronote ! »
Désormais, le même réseau permet aux enseignants de communiquer avec les élèves, les collègues, les familles. « On est dans une hyper communication numérique, avec un développement de la parole non censurée, regrette Céline. Des profs sont insultés, surexposés aux messages. On leur demande des comptes à la moindre erreur sur une note. Il y a aussi des messages agressifs entre collègues. Plein de réunions en présence physique ont disparu. Avant, pour préparer la sortie de cohésion, on avait un grand panneau où tu collais ta fiche. Là, tu as 14 messages de mise à jour… »
Les élèves, quant à eux, notent de moins en moins leurs devoirs à la main, puisqu’ils savent qu’ils retrouveront les consignes sur internet. Et même une petite 6e qui remplit encore son cahier de texte se connecte, au cas où elle aurait raté quelque chose. Comme l’écrit Open Digital Education, les élèves « acquièrent ainsi des compétences les préparant à la vie active (collaboration à distance, communication, agilité, adaptation et créativité…) ». Amen.
Lisa Giachino
1 – Réunion à laquelle nous avons participé.
2 – Sur le site de L’Étudiant.
Cet article est tiré de notre dossier « Dans la matrice de l’école numérique », publié en octobre 2022. Retrouvez les autres articles de ce dossier :
– L’école 2.0, un relai de croissance ;
– Sauve un prof, mange une tablette ! ;
– Sortir de l’imaginaire des Gafam ;
– Et maintenant, le baguage… ;
– « La réussite des jeunes ne dépend pas de ça » ;








