De plus en plus d’entreprises mettent en place un congé menstruel, temps rémunéré que peuvent prendre les personnes incommodées du fait de leur cycle hormonal. Si des questions demeurent, le congé menstruel a le mérite de s’attaquer au tabou des règles et d’en faire un sujet qui concerne toute la société.
La Coopérative des Internets est une petite entreprise d’informatique (cinq salariés) basée à Lyon. « On a choisi de passer par une décision unilatérale de l’employeur (DUE), plus simple administrativement qu’un accord d’entreprise », explique Nicolas Bles, le gérant. Pour décider quoi ? « Dans le but d’aider au bien-être de son personnel et de contribuer aux avancées sociales sur la question des menstruations, la Coopérative des Internets octroie une journée par mois à tous·tes les salarié·es menstrué·es ou en péri-ménopause pour se reposer sur la période », indique la DUE signée début juin. « C’est sûrement imparfait dans la formulation, mais ça permet de formaliser ce droit », analyse le gérant. La coopérative lyonnaise a pu s’appuyer sur le retour d’expérience d’une autre entreprise informatique, ainsi que d’un bar, le Bieristan, à Villeurbanne.
En juin également, à une autre échelle : « Le présent accord d’entreprise a pour objet d’améliorer la qualité de vie au travail des salariés de la société éditrice de Mediapart, impactés par des menstrues douloureuses ou des cycles hormonaux incommodants en octroyant un jour de congé menstruel et hormonal par mois. » Mediapart compte 130 salarié·es. Le journaliste Fabien Escalona est délégué syndical à Mediapart : « Ce jour de congé rémunéré, mensuel et non cumulable, peut être pris le jour même, sans fournir de certificat médical. Cela repose sur la confiance. On craint moins les abus que le fait que les personnes concernées n’osent pas prendre ce jour. »
En Zambie, en Nouvelle-Aquitaine…
« Environ 90 % des femmes réglées de 18 à 49 ans présentent une dysménorrhée [douleur des règles, Ndlr] cotée de 1 à 10 (sur une échelle où 0 correspond à aucune douleur et 10 à une douleur maximale insupportable). Parmi elles, 40 % vont présenter une dysménorrhée modérée à sévère avec une douleur comprise entre 4 et 10 », indique l’Inserm (1). Ainsi, on peut considérer qu’au moins un tiers des femmes réglées de 18 à 49 ans ont des règles douloureuses, et très douloureuses pour certaines. Selon différentes modalités, le congé menstruel autorise les femmes souffrant de règles douloureuses à s’absenter de leur travail sans que cela entraîne une perte de salaire. La première entreprise française à l’avoir institué est la coopérative montpelliéraine La Collective, en janvier 2021 (2). Depuis, une dizaine d’entreprises, de toutes tailles, ont communiqué sur sa mise en place. Mais, il y a fort à parier que le nombre d’entreprises concernées est bien supérieur.
La mesure n’est pas une invention récente : il est inscrit dans la loi japonaise depuis 1947. Il existe également en Indonésie, en Zambie ou encore en Corée du Sud. Néanmoins, le sujet a fait son apparition récemment en Europe, à la faveur de l’arrivée au pouvoir du socialiste Pedro Sanchez en Espagne à la fin des années 2010. L’Espagne est d’ailleurs le seul pays européen à avoir adopté une législation dans ce sens, en février 2023. Le congé y est pris en charge totalement par la Sécurité sociale, sans jour de carence, contre présentation d’un certificat médical. Des parlementaires français socialistes et écologistes ont depuis déposé des propositions de loi, mais sans succès, du fait des positions de la majorité parlementaire, de la droite et de l’extrême droite. C’est à l’échelon des collectivités que le congé menstruel a pu être mis en œuvre. Saint-Ouen a ouvert la voie fin mars 2023. Lyon, Arras ou encore Guyancourt (Yvelines) lui ont emboîté le pas. La Région Nouvelle-Aquitaine ou encore l’université d’Angers l’ont aussi instauré, et la liste s’allonge, s’allonge… mais toujours pas de loi à l’horizon.
Ainsi, un tiers des femmes réglées aurait des règles douloureuses, soit plus de 15 % de la population active. Et ce n’est pas nouveau. Pourtant, il y a fort à parier que beaucoup d’hommes ne connaissent pas cet état de fait, quand beaucoup de femmes en sont conscientes, sans pour autant être revendicatives. Comment expliquer un tel tabou ?
Une loi ne suffirait pas
« Pour prétendre aux mêmes rôles et fonctions sociales que les hommes, les femmes ont dû faire comme si elles n’avaient pas de corps », explique la philosophe Camille Froidevaux-Metterie au Monde. Pendant longtemps, évoquer ces sujets génitaux, c’était réenfermer les femmes dans leur corps, les réassigner à leur condition prétendument naturelle. Cette position était partagée par bien des féministes. Aujourd’hui, une nouvelle génération s’est débarrassée de cette peur du différentialisme, elle investit ces sujets comme de vrais sujets politiques. »
Pour autant, le débat n’est pas clos. En Espagne, le risque de « stigmatisation des femmes » a été pointé lors des débats au sein même du gouvernement, et par la deuxième centrale syndicale du pays. En France également, le risque d’une discrimination à l’embauche supplémentaire est lui aussi invoqué par certaines féministes. La position de la CGT au national fait écho à cette position : « Pour protéger les femmes dans cette situation, sans les stigmatiser ni rompre le secret médical, la CGT ne revendique pas de droit à congé spécifique mais demande tout simplement la fin des jours de carence existants en cas d’arrêt maladie », lit-on dans un communiqué de 2022.
Pour les partisans d’une loi spécifique, celle-ci serait au contraire la meilleure façon de s’attaquer au tabou propre aux règles. Mais loi spécifique ou pas, tout le monde s’accorde par contre sur un point : une loi ne suffirait pas, ce sont bien les représentations sociales qui doivent bouger. Illustration au Japon, où le tabou des règles est encore très fort, explique une militante féministe tokyoïte à Mediapart (3). Dans ce pays où le congé menstruel est inscrit dans la loi depuis 70 ans, moins de 10 % des femmes y ont recours. 62 % reconnaissent ne pas oser le demander lorsque le supérieur est un homme.
Fabien Ginisty
1- Institut national de la santé et de la recherche médicale.
2- D’après Mediapart.
3- « Au Japon, le congé menstruel a 70 ans, mais le tabou reste fort », Johann Fleuri, mediapart.fr, 2022.
Illustration ci-dessus :
L’endométriose est une maladie qui touche 10 % des femmes.Sa médiatisation récente a permis d’aborder plus globalement les douleurs liées aux règles. L’Inserm précise toutefois que ces douleurs « ne sont pas toujours associées à une pathologie sous-jacente. Au moment des règles, l’utérus produit des substances inflammatoires nommées prostaglandines, provoquant des contractions musculaires pouvant être douloureuses, sans qu’une maladie particulière ne soit responsable. »
Crédit : Marine Tumelaire / endofrance.org







