L’association grenobloise Entropie accompagne des personnes en situation de grande précarité dans des projets d’autoconstruction de mobilier en bois, les aidant à s’approprier leurs lieux de vie.
Ce matin de juin, Christophe, Cyrielle, Tobias, Ronan et Christian, respectivement fondateur, bénévole, services civiques et salarié de l’association grenobloise Entropie, me présentent des mini-meubles en bois. Les maquettes de la mezzanine de Lætitia, du meuble-bar de Julien, du kiosque de l’association Totem… Nous voilà en pleine visite de l’exposition « Construire pour se reconstruire ». En 2015, Entropie souhaitait ouvrir son activité d’ateliers de construction d’objets éco-conçus en bois (lire encadré p.3) à des publics qui en étaient éloignés : sans-abri, migrants, seniors isolés… À force de patience, de persévérance et de créativité, les membres de l’association ont accompagné « près de deux cents personnes » depuis le lancement officiel en 2018. Du design et de la menuiserie autant adaptés à des contraintes d’aménagement qu’à d’autres plus personnelles : sociales, émotionnelles, de santé… Nous déambulons donc entre les objets miniatures, évoquant chacun des histoires personnelles ou collectives qui sensibilisent avec tact à des parcours souvent stigmatisés.
Patience et créativité
Le projet n’aurait pu se faire sans structures sociales partenaires. « La force d’Entropie a été de s’adapter avec souplesse, de prendre le temps de savoir qui on était, de rencontrer les personnes », témoigne Lionel Thibaud, responsable de Totem, qui accompagne des sans-abri dans leur recherche de logement. Une délicatesse qui se retrouve dans les portraits de l’exposition, mettant en valeur les personnalités de chacun·e et l’originalité de leurs réalisations. Entropie a commencé à travailler avec ce service suite à sa rencontre avec Élise Martin, travailleuse-paire ayant vécu de près la difficulté de se sentir bien dans un nouveau chez-soi quand on a connu l’errance. Outre les difficultés administratives et financières, peuvent se poser des problèmes de vie quotidienne, de voisinage… « On propose le même étayage (soutien, Ndlr) à toutes les personnes, mais on ne sait jamais si ça va marcher, explique Lionel. La question de l’aménagement est fondamentale. Être bien équipé, rapidement, est un enjeu majeur. » Totem a donc saisi la perche tendue par Entropie et une fois bouclés les financements – à 90 % issus de fondations privées – quatre personnes ont été accompagnées pour concevoir et construire des meubles adaptés à leur logement. Toutes quatre y vivent encore aujourd’hui.
« On peut présager que l’esthétique et le confort ont participé au succès. Entropie arrive avec une approche fonctionnelle et créative, une personnalisation. C’est intéressant en terme de dignité », estime Lionel. Entropie a toqué à bien d’autres portes, celles de structures accompagnant des femmes, des migrant·es, des enfants placés en foyers, des seniors isolés… La première session, de 2019 à 2021, a donné lieu à 19 projets, dont 13 ont abouti – certaines personnes étant trop accaparées par d’autres priorités. Le deuxième volet a continué sur la même lancée, avec davantage de projets collectifs et des retours enthousiastes.
Concrètement, que les constructions soit individuelles ou partagées, les étapes se ressemblent : d’abord se rencontrer, dans un moment convivial, puis définir ensemble les besoins, selon les critères propres aux personnes (santé, animaux, loisirs…), aux lieux (espace, usages…), aux possibilités techniques. Décider d’un « avant-projet », parfois après un vote par approbation, pour que chacun ose s’exprimer dans les collectifs. Après modélisation sur logiciel, vient le temps de la fabrication, « entre deux et trois mois, c’est variable en fonction des publics », relate Christophe André, fondateur d’Entropie.
Aventures sur-mesure
L’association dispose d’un atelier avec matériaux et outillage, au milieu des montagnes. Certain·es participant·es y ont passé quelques jours, profitant d’un petit dépaysement. Entropie tourne avec un ou deux salariés (principalement sur des recherches de subvention), des services civiques et quelques bénévoles. Accompagner une personne en situation d’exclusion se fait sur du long terme. Pour l’ensemble d’une réalisation, comptez environ six mois de chantier. Comptez aussi sur des projets inventifs et personnalisés, « ambitieux », concède Christophe, l’un des piliers de l’asso. Quelques exemples en vrac : une table basse escamotable pour ranger du matériel de dessin pour Sid, un lit-mezzanine flanqué de rangements pour Lætitia et ses deux chiennes, un pupitre pour lire tout en ayant un chat sur ses genoux, une commode à compartiments ornés de gravures d’animaux en origami pour les membres d’une pension de famille… Et pour Rahan qui a mené à bien l’un des plus gros projets, accompagné par Cyrielle, alors en service civique, un lit semi-surélevé avec un mur ajouré, où l’on accède par quelques marches et qui lui permet d’accueillir des convives dans son tout petit logement, tout en préservant son intimité. Chaque projet mériterait un reportage… sur-mesure.
Lucie Aubin








