Morgan Le Cuff, jeune artiste, aime raconter des histoires en gallo, langue romane de Bretagne, considérée comme un patois par ses locuteurs. Histoire de s’échapper d’un français trop lissé.
« Si le solai ét emboguë, c’est qu’il est cerné de nuages. » Ceux-ci peuvent être des « dabons, les beaux nuages blancs », ou des « barnôts, des portous d’iaos », noirs et annonciateurs de « pllée ». Musicienne et conteuse, mêlant joyeusement gallo, français, mimiques et grands gestes, Morgan Le Cuff initie avec humour à la langue de ses grand-parents maternels. Sa série de vidéos, Triple gallo, est diffusée par galoweb, une plateforme créée en 2022 dans le sillage de la chaîne en breton Brezhoweb. Elle conte aussi en gallo. « J’aime le fait qu’on ne comprenne pas tout du premier coup. Les gens sont très concentrés. Je donne un petit lexique au début. Le mime et le jeu corporel aident à comprendre, explique-t-elle. C’est ma grand-mère qui revient quand je conte. Ça fait rire les gens, ce décalage : une jeune qui utilise la façon de parler des vieux. Ça donne des personnages avec du caractère. »
Multilinguisme, en Bretagne, n’a pourtant pas toujours rimé avec rigolade. Le gallo, une langue romane (ou langue d’oïl), et le breton, langue celtique, ont été dévalorisés et privés de transmission. Enfant, Morgan a été confrontée au poids que représentait, pour son père, la perte du breton. « Le traumatisme de la population était énorme. Pour plusieurs générations, parler breton, c’était la honte. Mon père avait besoin de reconnaissance, d’être militant. Je suis allée à des cours avec lui : c’était tellement important pour lui de sauver la langue bretonne ! Mais à l’adolescence, j’ai fait un rejet. C’était trop lourd à porter pour moi. »
« On parle tous comme à la télé »
La jeune femme redécouvre alors que, du côté de sa mère, on cause gallo naturellement, dans un cadre restreint. Elle-même le comprend pour l’avoir toujours entendu, et apprend à le parler en prenant des cours de musique traditionnelle et de langue, à Rennes. « Il y a un côté léger, facile, sans le poids du militantisme. »
Les locuteurs du gallo disent en général qu’ils parlent patois. Utilisé par les locuteurs bretons, gall fait référence au français, dont le gallo est proche. Parlé dans les campagnes, le gallo n’était pas considéré comme une langue à part entière et a été moins réprimé, mais aussi moins valorisé, culturellement et politiquement, que le breton.
Dans le quartier Villejean-Beauregard, au nord-est de Rennes, où Morgan a participé à un projet artistique multilingue, le gallo est bien caché… mais présent. « Ce quartier a été construit pour les campagnards devenus ouvriers, souligne-t-elle. Les gens de 70 ans ne parlent plus gallo au quotidien, mais l’utilisent avec leurs frères et sœurs, par exemple. »
Pour la conteuse, renouer avec le « patois » est une façon de s’émanciper du « français très lissé : maintenant, on parle tous comme à la radio et à la télé, on a perdu notre capacité d’adaptation à la langue. On s’exclame : “C’est pain au chocolat, pas chocolatine !” En banlieue, j’aime entendre les jeunes, car je n’ai pas tous les éléments ».
Utilisatrice d’une langue vivante, Morgan ne se prive pas de franciser le gallo pour mieux se faire comprendre. « Avant, ma grand-mère disait une pirette pour une oie. Quand les gens n’ont plus compris, elle a changé ! Par contre, coche est resté pour la truie, car c’est plus facile à comprendre. Certains voudraient éloigner le plus possible le gallo du français pour être légitimes. Moi, je m’en fous. Je veux que ma fille entende la musique de la langue, mais une fois que les locuteurs ne seront plus là, on passera à autre chose ! »
LG
Cet article est paru dans le numéro 198 de L’âge de faire / Dossier “Parlons langues”.
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