Quand on balance un satellite dans l’espace, il met un certain temps à redescendre. Là haut, c’est l’embouteillage à des milliers de kilomètres-heure, et les collisions se multiplient. Des scientifiques avancent que cette « ceinture de déchets » condamne l’avenir de l’astronautique.
Dans 2000 ans, parlera-t-on de Spoutnik comme du premier déchet humain dans l’espace ? La question peut paraître saugrenue aujourd’hui, tellement le ciel est encore présenté comme le nouveau far west de l’humanité : un espace-frontière sans limites à conquérir, conquête dont le satellite soviétique symbolise la première victoire. Et dans un territoire illimité, on ne s’embarrasse pas avec les déchets puisqu’on peut toujours les mettre « ailleurs ».
Or, l’univers est peut-être en expansion mais ce n’est pas le cas de l’espace à proximité de la Terre, celui compris entre 200 km et 36.000 km au-dessus de nos têtes. C’est ce territoire qui intéresse les militaires, les scientifiques et les affairistes. Un territoire immense, certes, mais fini : le 24 juillet 1996 se produisit la première collision entre deux objets artificiels en orbite autour de la Terre, en l’occurrence un satellite militaire français et un étage d’Ariane 4 qui passait par là – l’arroseur arrosé –, dispersant une multitude de débris. Depuis, le nombre de collisions se multiplie, parce que le nombre d’objets qui tournent autour de la Terre sans aucun contrôle augmente inexorablement. Au cours des cinquante premières années de la conquête spatiale, l’humain a déjà placé en orbite environ 20.000 tonnes de matériaux divers… dont la plupart sont aujourd’hui devenus des déchets.
Fragments de collisions, étages supérieurs de lanceurs restés « suspendus », satellites en panne ou abandonnés depuis des lustres, déchets humains de stations habitées auxquels viennent s’ajouter les nouveaux satellites, très nombreux, que nous continuons à envoyer.
Plus de 130 millions de débris
Ainsi, le nombre d’objets qui tournent autour de la Terre augmente. Selon les estimations de l’Agence spatiale européenne (ESA), flottent actuellement au dessus de nos têtes environ 30.000 objets supérieurs à 10 cm de diamètre, un million de déchets compris entre 1 et 10 cm, et 130 millions de débris compris entre 1 mm et 1 cm. Déchets auxquels il faut ajouter les satellites en activité, environ 4000*. En orbite basse (entre 200 et 2.000 kilomètres d’altitude), ils se déplacent à près de 30.000 kilomètres-heure : même un petit caca de Thomas Pesquet peut causer de gros dégâts. « Par exemple, une collision avec un objet de 10 cm entraînerait une fragmentation catastrophique d’un satellite typique, un objet de 1 cm désactiverait très probablement un vaisseau spatial et pénétrerait les boucliers de la station spatiale internationale, et un objet de 1 mm pourrait détruire les sous-systèmes à bord d’un vaisseau spatial », précise l’ESA, qui a créé un « bureau des débris spatiaux ».
Le problème des déchets est pris très au sérieux par l’astronautique parce qu’il pourrait compromettre rien de moins que… l’astronautique. Désormais, les responsables du pilotage des satellites, à commencer par le plus gros, la station spatiale internationale, doivent en effet composer avec les risques de plus en plus grands de collision, multipliant les manœuvres d’évitement. Pour certains scientifiques, il est même déjà trop tard : à terme, ce slalom entre les déchets deviendra tout bonnement trop difficile du fait de la multiplication des débris. Pour eux, une réaction en chaîne a déjà commencé entre 700 et 1.100 km d’altitude : l’augmentation des collisions entraîne la multiplication des débris, donc des collisions… condamnant à terme l’utilisation de satellites et l’exploration spatiale. Nous nous enfermons dans nos propres déchets !
« La Terre est sur le point d’avoir ses propres anneaux. Ils seront juste faits de ferraille », prédit Jake Abbott, un universitaire états-unien. Pour d’autres scientifiques, ce « syndrome de Kessler » n’a pas encore débuté, mais la théorie se vérifiera à coup sûr si nous continuons à faire grossir le stock de déchets, en envoyant toujours plus de satellites, c’est-à-dire exactement ce que nous faisons actuellement.
Pour que le ciel s’éclaircisse, il faudra que les générations futures patientent. Un satellite orbitant à moins de 500 km d’altitude met environ 25 ans pour ralentir, « redescendre » dans l’atmosphère et se désintégrer. Pour ceux situés entre 800 et 1.200 km, il faut compter environ 2000 ans. Quant aux satellites placés à 36.000 kilomètres en orbite géostationnaire, il leur faudra quelques dizaines de millions d’années.
Fabien Ginisty
Photo : © Nasa modifiée par Red!








