Pourquoi est-on allé sur la Lune ? Parce qu’il y avait la Guerre froide. Socio-historien au CNRS, Arnaud Saint-Martin revient sur les débuts de l’astronautique et nous décrit ce qu’elle est encore aujourd’hui : la conséquence de la course aux armements.

L’âge de faire : L’espèce humaine se distingue des autres par sa capacité à repousser les limites. En tout cas, c’est ce que dit Elon Musk. Est-ce qu’il a raison ? Est-ce que l’exploration spatiale est dans nos gènes ?
Arnaud Saint-Martin : Je ne suis pas psychologue de la « nature humaine » et ne confirmerai ni n’infirmerai cette thèse essentialisante. Je travaille en revanche sur l’usage qui est fait de ce registre de justification, pourquoi il s’impose à une époque donnée, pourquoi il est mis en avant. La réponse est en fait assez simple : les budgets alloués aux agences spatiales et aux firmes privées telles que SpaceX (dirigée par Elon Musk, Ndlr) sont colossaux. Il faut les justifier, leur donner du sens, embarquer les contribuables. C’est toute une économie qui en dépend. Naturaliser un argument de ce type est un procédé assez classique. On le retrouve donc sans surprise pour justifier la conquête spatiale, qui n’est rien d’autre qu’un choix politique.
Tous les Américains n’ont-ils pas soutenu avec ferveur le programme Apollo ?
Pas du tout. Il a même fait l’objet de vives contestations. Le gouvernement états-unien a organisé et financé ce qu’on appelait alors une campagne de propagande, qu’on appelle aujourd’hui un plan de communication, pour légitimer les budgets énormes dédiés à l’astronautique. Des magazines à très grand tirage, des documentaires grand public et des fictions cinématographiques ont peu à peu imposé un récit qui a donné une intention, autre que militaire, à la conquête spatiale. Ce mythe de l’humain qui « repousse les limites » s’est appuyé sur un autre, très ancré aux États-Unis, qu’on appelle le « mythe de la frontière ». C’est la manière dont a été représentée, au XIX e siècle, l’avancée des pionniers vers l’Ouest, « civilisant » une nature auparavant « sauvage », une terre inconnue au-delà de la frontière. Bien sûr, c’est un mythe. Il masque la réalité violente de la colonisation. La propagande des années 60 a réactivé ce mythe en décrivant, rêvant, construisant l’espace comme étant cette nouvelle frontière, avec la promesse de civiliser ces nouveaux territoires vierges. On notera que cette pensée résonne fortement avec la présence de la religion, très marquée aux États-Unis. On précisera également que l’Union soviétique avait aussi ses mythes et une certaine fascination pour la frontière et l’expansion cosmique… Khrouchtchev adorait les westerns états-uniens !
Une arme de distraction massive
Mais pourquoi l’État américain et l’URSS ont-ils voulu convaincre leurs peuples du bien-fondé de la conquête spatiale ?
Parce que la course à l’espace n’était rien d’autre que la course aux armements, en pleine Guerre froide. Des deux côtés, renoncer n’était pas une option. Ainsi, historiquement, c’est la course aux armements qui a déclenché la conquête spatiale. Qu’est-ce qu’une fusée, sinon un missile balistique capable de placer une « charge », qu’il s’agisse d’un satellite, d’un humain, d’une ogive nucléaire, en orbite ? Avec Spoutnik, en 1957, l’Union soviétique prouve aux États-Unis que ses missiles sont capables de toucher le sol américain. Pour l’élite américaine, c’est un choc. En 1958 est créée la Nasa, avec le discours d’un développement civil de l’astronautique, en parallèle de l’industrie militaire portée par l’US Air force. Or, sur le terrain, il n’y avait pas de dualité. Les premiers astronautes sont des militaires, et les fusées bénéficient des technologies de l’armée. Par ailleurs, il faut avoir à l’esprit que le budget militaire était sans mesure avec le budget de la Nasa. Je défends la thèse, avec d’autres historiens de l’astronautique, que la Nasa a été sciemment créée pour porter médiatiquement un discours divertissant sur l’exploration spatiale masquant la réalité : la militarisation de l’espace. C’est une arme de distraction massive. On se félicite plus facilement d’un alunissage que d’un essai nucléaire en orbite basse.
Doit-on voir dans la relance de la conquête spatiale, en particulier de la part des États-Unis et de la Chine, un retour de la course aux armements ?
Les deux puissances augmentent clairement leurs budgets astronautiques et leurs budgets militaires. Aux États-Unis, Trump a créé la « Force spatiale des États-Unis » au sein de l’US Air Force en 2019. Biden va dans son sens, proposant un budget en perpétuelle hausse, atteignant bientôt 30 milliards de dollars annuels. Le budget de la Nasa et les subventions aux industries privées comme SpaceX sont aussi en hausse. Ceci traduit ce que certains appellent la « Guerre froide 2.0 ». Si la Nasa présente le programme Artemis, visant à assurer le retour sur la Lune, comme un premier pas vers l’aventure martienne, on peut y voir un objectif plus prosaïque : l’accaparement des ressources en eau présentes aux pôles avant les autres, la conquête d’un nouveau territoire, l’épreuve de la confrontation avec le bloc chinois.
Documenter les évolutions de notre planète
Est-il inconcevable d’imaginer une exploration spatiale démilitarisée, portée par des institutions internationales au service du bien commun ? Une sorte d’exploration spatiale qui permette justement de transcender la concurrence que se livrent les États ici-bas ?
L’ambiance est très « guerre froide », même dans l’astronautique civile. Les chercheurs de la Nasa ont par exemple interdiction formelle de communiquer avec leurs homologues chinois. Les puissances spatiales doivent se positionner. Jusqu’alors attentiste, et à raison, la France a finalement signé les accords Artemis en juin 2022 : elle s’est alignée de fait sur la philosophie et la politique spatiale hégémonique édictée depuis Washington… La science est donc elle aussi traversée par les enjeux géopolitiques. Pour autant, le spatial est aussi un formidable accélérateur de découvertes scientifiques. Il faut évidemment citer les moissons de données des sondes et télescopes spatiaux, à commencer par Hubble et le James Webb, ou les rovers sur Mars, comme Perseverance. Notre connaissance de l’univers progresse à une vitesse prodigieuse. Cette science-là implique des milliers de scientifiques, qui parviennent à coopérer et à développer des recherches fondamentales essentielles. Il faut également citer, sur le volet « utilitaire », l’importance des satellites d’observation, qui nous permettent de documenter les évolutions de notre planète aujourd’hui fragilisée par le réchauffement climatique. Ces missions sont indispensables et doivent être pilotées par des organisations publiques, les seules à pouvoir assurer la continuité de ce service scientifique. C’est là une autre vision des usages de l’espace, non prédatrice, au service des sociétés humaines.
Recueilli par Fabien Ginisty
Illustration : © Nasa, modifiée par Red!








