Pour l’astrophysicien Éric Lagadec, la mise en place de ces différentes constellations de satellites, dont les enjeux sont uniquement financiers, constituent un réel danger.
L’âge de faire : Avez-vous déjà observé les satellites de SpaceX ?
Éric Lagadec : Oui, j’ai pu en voir à l’œil nu depuis mon balcon ! Ces satellites sont visibles au moment de leur lancement, car ils reflètent la lumière du soleil. Ils sont lancés par grappes de 60 et restent visibles plusieurs minutes. Désormais, les pollutions qui gênent l’observation des étoiles à l’œil est donc de deux ordres : la pollution lumineuse due à l’éclairage des villes, à laquelle s’ajoutent ces satellites. Pour la première, c’est facilement réversible : il suffirait d’éteindre les lumières et cette pollution disparaîtrait. En attendant, on peut toujours s’éloigner des villes pour avoir accès à un ciel étoilé. On se retrouve au milieu de nulle part à observer le cosmos. Comment s’est formé l’univers ? Est-ce qu’il y a de la vie ailleurs ? Comment s’est formé le Soleil ? Comment se sont formées les planètes ? Ce sont des questions que tout le monde s’est posées. Et c’est quand même une belle façon de les appréhender que de regarder le ciel, et de se dire que l’humanité a réussi à comprendre ses origines cosmiques en le regardant, d’abord à l’œil, puis avec des instruments de plus en plus complexes. En dehors de comprendre la physique, vous regardez les constellations, Cassiopée, la Grande Ourse, tout ça correspond aussi à des histoires mythologiques racontées par différents peuples. Ce ciel, c’est le plus vieil héritage commun de l’humanité ! Aujourd’hui, en faisant ces observations, on peut tomber sur des satellites qu’on est en train balancer en orbite… On perd l’accès à un ciel pur, et le côté poétique de la chose disparaît aussi.
Une fois mis en orbite, ces satellites ne sont plus visibles ?
Un accord a été passé entre Starlink et les astronomes américains pour qu’il soit fait en sorte que, lorsqu’ils sont en orbite, ces satellites ne soient pas visibles à l’œil nu. Mais avec des télescopes, on est impacté. Par exemple, l’observatoire de Vera Rubin, qui est en train d’être construit au Chili et qui est l’un des grands projets actuels d’astronomie, pourrait devoir jeter jusqu’à 25% de ses observations. Et comme il y aura apparemment de plus en plus de constellations, il y aura de plus en plus de gêne. Là, ce dont on parle, c’est : on fait des images du ciel, ces satellites font des traînées, donc on n’a plus qu’à jeter ces images. Il y a une autre gêne qui est peut-être moins facile à appréhender : les observatoires fonctionnent aussi avec des ondes radio. Or les télécommunications humaines en utilisent aussi. Comment on fait pour observer les ondes radio de l’univers alors qu’il y en a partout sur Terre ? On se met dans des déserts, pour se tenir loin des sources de télécommunication humaines, et ça permet de sonder l’univers. Mais si ces satellites passent au-dessus des observatoires, c’est comme s’ils allumaient les pleins phares sur les observateurs : on ne voit plus rien. Il y a donc de grandes discussions pour savoir comment on pourrait travailler : déjà, empêcher ces satellites de communiquer au-dessus des radiotélescopes ; connaître les positions exactes des satellites à tout moment pour prévoir les observations en fonction de leurs passages… Mais ça diminuera forcément beaucoup le temps d’observation utile.
Que penser de l’Union européenne lorsqu’elle affirme que les satellites de son programme Iris2 répondront « à des critères environnementaux stricts » ?
Lancer un satellite qui ne servira qu’à des fins pécuniaires, pour moi, la meilleure façon de le rendre écolo, c’est de ne pas le lancer. Après, il y a des satellites très utiles, qui permettent de mieux comprendre les choses. Je pense que si on arrêtait de lancer des satellites pour surveiller le climat, on se tirerait une balle dans le pied. Or, l’un des risques, avec ces dizaines de milliers de satellites en orbite basse, c’est le syndrome de Kessler : il y aurait tellement de déchets spatiaux qu’on perdrait l’accès au ciel et donc la possibilité d’installer des satellites réellement utiles. Le problème, c’est que les enjeux financiers sont toujours jugés plus importants que le reste…
Recueilli par Nicolas Bérard








