Nouveau business, nouveau désastre écologique, mené par les milliardaires du « New Space » : le tourisme spatial, qui permet à quelques très riches Terriens de faire un tour dans l’espace, au détriment de tous les autres.
Tout avait pourtant bien commencé, pour Jeff Bezos, le 13 octobre 2021. La fusée New Shepard avait réussi sa mission, en décollant à 9h49 de son site de lancement installé dans l’ouest du Texas. Elle a ensuite, comme prévu, largué la capsule contenant à son bord quatre « touristes de l’espace ».
Ceux-ci ont dépassé la ligne de Karman, située à 100 km au-dessus du niveau de la mer, et qui marque le passage entre l’atmosphère terrestre et l’espace. Les quatre voyageurs sont montés jusqu’à 106 km d’altitude, avant de redescendre sur Terre, pour se poser à quelques kilomètres de leur lieu de décollage.
Tout avait donc bien commencé, d’autant que la société Blue Origin, responsable de tout ce tralala, avait profité de ce lancement pour organiser un joli coup de com’, dans le but de rameuter de nouveaux riches volontaires prêts à dépenser une fortune (1) pour s’envoyer en l’air : parmi les touristes spatiaux du jour, se trouvait l’acteur William Shatner, connu pour avoir interprété le rôle du capitaine Kirk dans la série Star Trek. À 90 ans, il est désormais l’homme le plus âgé à être sorti de l’atmosphère terrestre. La réalité a rattrapé la fiction : cette fois, le capitaine Kirk s’est rendu pour de vrai dans l’espace.

Jeff Bezos himself a ouvert – évidemment devant les caméras – la petite porte de la capsule revenue sur Terre. Et c’est là que la belle mécanique publicitaire s’est grippée. Car contrairement à ce qui était attendu, William Shatner est tout sauf euphorique en descendant de l’engin. Il est hagard, sonné. Sur les images, on le voit tenter d’exprimer son émotion à un Jeff Bezos qui ne l’écoute pas, préférant déboucher une bouteille de champagne pour en arroser la petite délégation venue accueillir les héros du jour.
BEZOS VS GAIA
Que s’est-il passé dans la tête du capitaine Kirk ? On le sait désormais, puisque l’acteur a publié un livre (2), dans lequel il revient sur son expérience. « Mon voyage dans l’espace était censé être une célébration ; au lieu de cela, il ressemblait à un enterrement », écrit-il. Plus précisément, il s’étend sur la fragilité de la planète et la nécessité d’en prendre soin : « Je me suis tourné vers la lueur de notre foyer. Je pouvais distinguer la courbure de la Terre, le beige du désert, le blanc des nuages et le bleu du ciel. C’était la vie. Nourrissant, soutenant, la vie. La Terre Mère. Gaia. »
Or, s’il est une évidence évidente, c’est bien que Gaia se passerait volontiers du tourisme spatial, une totale aberration écologique. Des chercheurs (3) se sont penchés sur le bilan carbone de ce genre de voyage. Ils estiment que « l’émission de CO2 d’un vol complet est de l’ordre de 27,2 tonnes. À raison de six passagers par vol, cela fait 4,5 tonnes de CO2 par passager. Cela équivaut à faire le tour de la Terre, seul dans une voiture moyenne. Pour quelques minutes d’apesanteur, cela représente plus de deux fois l’émission individuelle annuelle (“budget CO2”) permettant, selon le GIEC, de respecter l’objectif du +2 °C de l’Accord de Paris. Autrement dit, chaque passager piétinera allègrement cet objectif et s’arrogera le droit d’émettre à la place des autres humains ».
Ces calculs prennent uniquement en compte l’énergie nécessaire à la propulsion de l’engin. Il faudrait y ajouter les pollutions (énergie, matières…) liées à sa fabrication ou encore celles liées à la construction de la base de lancement. Ajoutons, pour être exact, que le capitaine Kirk n’était accompagné que de trois autres passagers, ce qui augmente encore le bilan carbone par tête de pipe. Le tout pour une escapade qui aura duré, très précisément, 10 minutes et 17 secondes.
Richard Branson (Virgin Galactic), Elon Musk (SpaceX) et d’autres espèrent pourtant développer ce tourisme d’un nouveau genre. Avec des vols encore plus polluants, puisque certains, comme le milliardaire chinois Yūsaku Maezawa, espère pouvoir aller beaucoup loin en survolant la Lune, quand d’autres entendent, comme cela a déjà été fait, être transportés jusqu’à la station internationale ISS. Il en coûterait plus de 1.000 tonnes de CO2 recraché sur la tronche des pauvres Terrien·nes bloqués sur le plancher des vaches, soit l’équivalent de 638 ans d’émission d’une voiture moyenne parcourant 15.000 km par an. On leur expliquera alors toute la pertinence des Zones à faibles émissions (ZFE) les empêchant de prendre leur bagnole pour se rendre en centre ville… La phrase de Jacques Audiard peut désormais s’écrire au présent : « Les cons sont mis en orbite, Musk, Bezos et les autres n’ont pas fini de tourner. »
Nicolas Bérard
Illustration : ©Nasa, modifiée par Red!
1 On ne connaît pas le prix de l’expédition.
2 Boldly Go : Reflections on a Life of Awe and Wonder.
3 Roland Lehouc, chercheur en astrophysique, Emmanuelle Rio, enseignante-chercheuse à Paris-Saclay, et François Graner, directeur de recherche au CNRS, dans un article publié sur le site theconversation.com.








