La renaissance d’une oasis

Aménagement de l'oasis
Ces jeunes participent à l'aménagement de l'oasis en montant des briques de terre pour achever la construction de l'enclos des chèvres. © ADF

L’oasis source de vie, chez Madani, est une petite ferme auberge agricole qui accueille « comme en famille » les woofers, les voyageurs et les touristes, qui veulent découvrir le désert et les cultures nomades.

Une légère brise apporte la tiédeur du sable chaud. Sur la véranda recouverte de canisses et de feuilles de palmiers, Antoine écosse les petits pois achetés au marché. Le jeune homme, qui partage son temps entre la Bretagne et l’Auvergne, vient de faire dix jours de woofing chez Madani, à L’oasis source de vie, au sud du Maroc, près du village de M’Hamid. Antoine avait pianoté sur internet et quand il a eu Madani, sur WhatsApp, celui-ci lui a dit : « Viens, on accueille tout le monde. » Le thé est presque prêt. Hassane, qui travaille ici pendant la période touristique, de septembre à avril, ventile le charbon de bois. Un portable diffuse la voix de la chanteuse malienne Oumou Sangaré.
Dès son arrivée, Antoine a manié la bêche. « Il y avait eu, la veille, une tempête de sable. J’ai refait les canaux d’irrigation. Il faut surveiller, et à cause de l’eau sur le sable, refaire plusieurs fois par jour les bordures. » Nous sommes en mars, et en cette période où les arbres sont en fleurs, il faut arroser toute la journée avec l’eau du puits. Une bonne odeur venue de la cuisine vient chatouiller les narines. « Le premier jour, je me disais : “Quand est-ce qu’on mange” », avoue Antoine. J’ai besoin de manger. Le deuxième jour, quand j’ai vu que Halid commençait à préparer le repas, je me suis dit : “O.K.” » Ici, on mange quand c’est prêt, plutôt en début d’après-midi et tard dans la soirée. Se doucher avec un seau d’eau, aller chercher l’eau potable dans des bidons au village : Antoine, qui confie « être un peu maniaque chez lui », s’est habitué à « sortir de sa zone de confort » et à se passer « de tout ce qui est superficiel ». Il apprécie cette vie à l’oasis : « Tout est plus simple, familial, les gens se font des câlins. »

« On apprend à changer les choses dans les têtes »

Chaque personne a envie de donner, constate Anna, une étudiante allemande, qui, cette année, a séjourné chez Madani en touriste, après avoir fait du woofing l’année dernière. Cette oasis « réveille les idées ». Sur un morceau de bois accroché au tronc d’un palmier, elle a écrit que ce lieu est « un cœur immense » en allemand et en arabe.

C’est un lieu pour la fantaisie et l’utopie, dans une réalité dure. À Leipzig, on apprend le soutenable dans la ville, mais ici on échange, on fait des rencontres, et on apprend à changer les choses dans les têtes.

Avec Michelle, qui, comme elle, étudie l’anthropologie, elle a réalisé une vidéo sur le circuit de l’eau dans l’oasis, « pour montrer ce qu’il est possible de faire. J’aimerais aller en Jordanie – je parle arabe – pour faire découvrir ce qui se fait ici. »
Madani, entouré de celles et ceux qui se sont engagé·es à ses côtés, est arrivé petit à petit à faire reverdir cette oasis, privée d’eau suite à la construction d’un barrage hydroélectrique sur le Drâa. Il a créé une petite ferme aux portes du désert, accueillant des poules, des pigeons, une femelle dromadaire, un âne et bientôt des chèvres. Là où il n’y avait que le sable et quelques palmiers assoiffés, on trouve, au bout de dix ans, de beaux arbres, comme les eucalyptus, les tamaris, les oliviers, les grenadiers, qui apportent déjà leur fraîcheur et procureront bientôt de l’ombre aux cultures maraîchères. Madani arrose ses plantations avec une eau saumâtre puisée dans la nappe phréatique, en partie désalinisée grâce à divers systèmes qu’il expérimente (lire p. 12 et 13). Avec très peu d’outils et en utilisant les matériaux locaux – terre, canisse, tamaris, palmiers – il a construit un lieu qui peut héberger, dans de jolies maisons en terre, une quarantaine de personnes et même plus, en comptant les tentes sahraouies.

« On est des touristes et en même temps,on a une place »

Au pied d’une grande terrasse qui s’ouvre sur le désert de sable, Driss, un ami venu donner un coup de main, mélange de l’argile, de l’eau et du sable dans un seau, pour passer une couche de finition sur le mur de soubassement en briques de terre. Cette terrasse est chère à Madani : il l’a conçue pour qu’on puisse voir à tout moment le contraste entre l’ancienne palmeraie, qui se meurt par manque d’eau, et la verte oasis, arrosée et protégée du vent de sable, bien à l’abri, dans ses murs d’enceinte en terre. Lamine, compagnon de travail de Madani depuis plusieurs années, traverse l’oasis par l’allée centrale qui dessert de chaque côté les carrés de culture. Rien ne lui échappe. Une rigole affaissée à reconstruire, des tapis d’extérieur à arranger : il est là, toujours souriant, efficace et silencieux. Un vent léger fait bruisser les feuilles de palmiers. Tout est calme. On n’entend que le bruit de l’eau qui sort de la pompe et remplit les canaux d’irrigation. À l’heure la plus chaude de la journée, les voyageurs, les woofers et les jeunes espagnols, venus participer à un stage de permaculture, ont rejoint leurs petites maisons en terre, naturellement climatisées. Ni trop chaudes, ni trop fraîches, équipées de grands tapis marocains, elles offrent un refuge confortable pour la sieste.
Bernadette connaît bien l’oasis. C’est son deuxième voyage. Très vite, elle a été touchée par ce lieu différent des autres.

Madani laisse la place aux gens. Il permet d’expérimenter. Il a ça en lui. C’est naturel. Il est toujours partant. “On va essayer”, dit-il souvent. Il est dans l’expérimental, au niveau culturel et relationnel. Il a l’intuition que quelque chose va être possible. Ça permet de se retrouver face à soi-même. On est des touristes et en même temps on a une place. Ici, on ne répond pas à toutes nos exigences ou à tous nos besoins. On peut participer, donc on trouve sa place. Ou pas. Car on est habitué à notre confort. Si Lamine répare le mur, j’irai l’aider.

Bernadette

« À tout moment je peux aider quelqu’un »

C’est comme ça que Laurence, une touriste, s’est emparée tout naturellement d’un pinceau pour transformer des fonds de bouteilles en plastique, incrustées dans le mur de la terrasse, en une magnifique frise multicolore. Quant à Lydia, délaissant son hamac, elle a parcouru l’oasis de long en large, caméra à la main, pour promouvoir sur les réseaux sociaux la permaculture mise en œuvre par Madani. Natacha, après sa marche de six jours dans le désert (lire p. 10 du journal), a eu beaucoup de plaisir à fabriquer des briques, en compagnie des jeunes stagiaires espagnols (lire p. 11 du journal).

Tous les jours, je découvre. La construction et la permaculture, je connais un peu, mais là j’apprends des trucs. Les ateliers, ça m’a remis dans le concret et le faire. Je commence à comprendre qu’à tout moment je peux participer, aider quelqu’un. Le premier jour, j’ai fait la cuisine pour rencontrer les gens. Je me suis sentie bien accueillie dans ce territoire où je suis un peu perdue et déconnectée de mes repères.

Natacha

Madani est toujours resté dans le cœur. À la différence des grandes agences, implantées au village de M’Hamid, qui proposent des bivouacs dans le désert, il n’est pas dans le business. Son souci principal, c’est que les gens soient accueillis comme dans une famille et se sentent en sécurité. Sa priorité, c’est l’humain.

se réjouit Marie, compagne de route de Madani depuis la pose de la première brique et la plantation de la première petite pousse.

Nicole Gellot

https://desert-permaculture-chezmadani.com