À Nantes, sur les anciens chantiers navals, l’association Coque nomade fraternité sensibilise au passé esclavagiste de la ville, premier port négrier de France au XVIIIe siècle. Elle s’est lancée dans un vaste chantier : reconstituer l’Aurore, construit en 1794 pour transporter 650 esclaves.
L’Île de Nantes attire les visiteurs avec ses attractions culturelles, telles que le Grand éléphant (sculpture-machine monumentale qui peut transporter 50 personnes), le Carrousel des mondes marins ou le musée Jules-Verne. Mais en parcourant les quais qui abritaient autrefois des chantiers navals, on peut aussi s’enquérir du passé moins reluisant de cet ancien port négrier. Dans son local habillé de bois, qui rappelle la forme d’un bateau, l’association Coque nomade fraternité accueille jeunes et moins jeunes depuis 2012 pour les sensibiliser à l’histoire de l’esclavage.
Dieudonné Boutrin, président-fondateur de l’association, né à Trois-Rivières en Guadeloupe et installé à Nantes depuis près de 40 ans, nous y reçoit. « Aux Antilles, on nous apprenait que nos ancêtres étaient les Gaulois. En me plongeant dans l’Histoire, en arrivant ici, je me suis rendu compte que j’étais un descendant d’esclave. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose », raconte-t-il. L’Histoire, c’est notamment celle du commerce triangulaire : pendant plusieurs siècles, des navires européens allaient acheter des esclaves en Afrique, pour les vendre en Amérique et ramener des produits issus de la traite, tels que du sucre ou du café.
« Nous avons pu retrouver les plans »
Nantes a été le point de départ de 42 % des expéditions de traite françaises entre 1707 et 1793. Ce négoce a enrichi des familles d’armateurs. Depuis 2012, la ville abrite un mémorial de l’abolition de l’esclavage. L’exposition permanente du musée d’Histoire de Nantes relate son rôle dans la traite négrière. Mais selon Dieudonné Boutrin, qui rappelle que Nantes ne fut pas une ville abolitionniste, « il faut aller plus loin ». Voilà pourquoi, il y a une dizaine d’années, l’association a imaginé un projet de reconstitution d’un bateau négrier, l’Aurore. Le but est de créer une exposition itinérante et immersive, transportable dans des conteneurs.
Après avoir redimensionné le projet afin d’en réduire le budget, celui-ci s’élève tout de même à 2,5 millions d’euros. Préparée avec un architecte naval, la construction de l’Aurore a débuté en 2019, à Noirmoutier, par les charpentiers du Chantiers des Ileaux, constructeur de bateaux traditionnels. Le chantier devrait encore durer quelques années.
Selon Dieudonné Boutrin, « l’Aurore été construit à Rochefort pour un armateur nantais, en 1784. Il transportait 650 captifs et faisait deux expéditions par an. Nous avons choisi l’Aurore, car, grâce au travail de Jean Boudriot (architecte naval décédé en 2015, Ndlr), nous avons pu retrouver quasiment tous les plans. De plus, c’est l’un des derniers bateaux utilisés pour la traite ».
Mât de la fraternité et visites à deux voix
En attendant, La Coque nomade et sa quinzaine de bénévoles poursuit son travail pédagogique avec des expositions, débats, projections et partenariats avec des établissements scolaires. Cette année, des élèves en bac pro Technique chaudronnerie industrielle, au lycée Goussier à Rezé, vont participer à la construction d’un « Mât de la Fraternité ». Il s’agit d’une structure en bois et métal de 18 mètres de haut qui symbolisera la lutte pour le respect des droits humains, et sera installée sur l’Île de Nantes. « J’ai découvert l’association Coque nomade à travers un reportage de TéléNantes. De fil en aiguille, nous avons monté ce partenariat. Dieudonné Boutrin est venu présenter le projet aux élèves. Ils ont trouvé que cela faisait sens et posé des questions très pertinentes sur l’histoire de l’esclavage », explique Xavier Priou, directeur de la formation professionnelle.
L’association se finance grâce à des fondations, les dons des particuliers, et un snack. Dieudonné Boutrin regrette toutefois de ne pas disposer de plus de moyens. L’association a été soutenue à ses débuts par l’équipe de l’ex-maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, mais a des relations plus tumultueuses avec la municipalité (PS) actuelle. « La mairie a tendance à vouloir imposer sa vision de l’Histoire. Moi, je suis contre le fait qu’on fasse à notre place, nous, les descendants », regrette le président de l’association. Mais il préfère insister sur des projets qui rassemblent et font aller de l’avant. Depuis plusieurs années, La Coque nomade organise des visites du mémorial de l’abolition de l’esclavage, animées par un descendant d’esclave – l’un des membres de l’association – et un descendant d’une famille d’armateurs nantais, Pierre Guillon de Princé. Ces visites attirent de nombreux visiteurs, en particuliers des Nantais. Preuve qu’il y a une vraie demande pour mieux connaître cette histoire, trop longtemps restée taboue.
Héloïse Leussier








