Nous, occidentaux, sommes incapables d’assumer seuls notre boulimie de fringues. Que ce soit pour les faire fabriquer, ou pour les faire disparaître quand on n’en veut plus, on colonise le reste de la planète. Ces vêtements qui aujourd’hui ne valent plus rien étaient pourtant des biens précieux, entretenus et réparés. Comment en est-on arrivé là ?
Placards pleins à craquer, vitrines et rayons qui dégobillent leurs stocks, soldes à tout bout de champ… L’orgie de vêtements dans laquelle nous baignons nous a fait oublier que se vêtir est un besoin primaire, au même titre que manger et s’abriter. L’alimentation et le logement, sujets « sérieux », ont leurs ministères dédiés, qui élaborent des lois et des politiques. En revanche, «la mode est souvent considérée comme un détail futile et inutile », constate l’historienne Ariane Fennetaux (1). À quand une politique de l’habillement ?
L’URSS des années 1930 s’y est essayée. Les créateurs étaient chargés par l’État d’inventer une « mode socialiste » – simple, fonctionnelle, égalitaire et belle, même si ces critères pouvaient donner lieu à de multiples interprétations. Les modèles validés par le Grand conseil artistique étaient fabriqués par les usines nationales de confection et présentés sous forme de défilés de mode dans les actualités, avant la projection des films au cinéma, raconte l’historienne Larissa Zakharova dans la revue Jef Klak (2). Les patrons étaient aussi reproduits dans les magazines de mode, et les gens pouvaient soit les coudre eux-mêmes, soit recourir aux services de couturières indépendantes.
Chez nous et de nos jours, quand les dirigeants politiques parlent chiffon, c’est pour fustiger les crop tops – ces hauts courts qui laissent voir le nombril – ou les foulards. Qu’elles en montrent trop ou pas assez, les jeunes filles sont toujours les premières cibles de ces commentaires. Un héritage de tous ces siècles de domination masculine où leurs tenues devaient exprimer une respectable innocence, tout en affriolant les maris potentiels ?
En Afrique de l’est, la montagne textile
À part ça, c’est le silence radio sur la manière dont sont produits nos vêtements. Tout comme la « mode socialiste », gérée par les bureaucrates, en disait long sur l’URSS, notre industrie textile est révélatrice de notre modèle de société. Les entreprises occidentales sont laissées libres de produire, encore et encore, sans autre but que faire du fric, quelles qu’en soient les conséquences sociales et environnementales. Pour faire fabriquer ou pour faire disparaître nos fringues quand on n’en veut plus, on continue de coloniser le reste de la planète. Croulant sous nos fripes qui font concurrence aux tailleurs locaux et s’accumulent en montagnes de déchets, des pays africains ont essayé d’en réduire l’importation. Face aux pressions des États-Unis, seul le Rwanda a maintenu de fortes taxes douanières sur les vêtements d’occasion.
Dans le documentaire La Montagne textile (3), Larry Dwayne, jeune écologiste de Nairobi, la capitale du Kenya, explique qu’avec son groupe, il nettoie régulièrement la rivière polluée par de nombreux vêtements. Selon lui, les mitumba (fripes) ont du succès car « c’est pas du tout cher. Dans notre tête, on sait qu’on peut en acheter quand on veut. Et comme il y en a beaucoup, on peut toujours en racheter ».
Ici ou là-bas, les ressorts addictifs de la consommation semblent les mêmes… Mais on n’en subit pas l’impact de la même manière. Parmi les milliers de tonnes de textiles de seconde main que nous exportons, beaucoup sont en mauvais état. Et de toute façon, il y en a trop. Alors, une bonne partie finit brûlée, provoquant des maladies respiratoires chez les riverains. « C’est comme s’ils nous jetaient leurs déchets », dit une dame qui vit près de la décharge de Dandora, à Nairobi, en parlant des occidentaux. Comment en est-on arrivé là ? On croyait pourtant bien faire en déposant nos vieux vêtements à la borne de tri…
Mont-de-piété et tailleurs-brocanteurs
Revenons aux besoins primaires. Le vêtement nous protège des éléments et des regards. Il a aussi une fonction sociale, esthétique, affective. Il a longtemps été considéré comme un bien précieux, réparé et entretenu. « Des guildes s’étaient créées pour valoriser et revendre les vêtements qui ne servaient plus aux classes aisées et aux nobles, écrit Émilie Pouillot-Ferrand dans le livre Textiles éthiques (4). Les plus pauvres pouvaient acheter ces vêtements qui étaient également récupérés par les troupes de théâtre. »
Au XIXe siècle, la garde-robe constitue une forme d’épargne, un investissement à long terme, note l’historien Manuel Charpy (5). « L’omniprésence des vêtements et des linges de maison dans les dots des mariés ainsi que la pratique du trousseau marquent bien l’importance patrimoniale du vêtement. Le Mont-de-Piété et la kyrielle de marchands qui gagent leurs prêts sur “tous vêtements, neufs et vieux, d’hommes et de dames”, témoignent de l’importance du phénomène. » Paris compte alors de nombreux fripiers qui s’approvisionnent auprès de l’armée, des hôpitaux, du Mont-de-piété, font réparer et retoucher les vêtements, exportent en province et à l’étranger. Il existe aussi des « tailleurs-brocanteurs », qui remettent les frusques au goût du jour.
« Le vêtement usagé a perdu sa valeur »
Mais dès la seconde moitié du XIXe siècle, les marchés aux fripes, jugés archaïques, sales et inesthétiques, vont être déplacés en banlieue. C’est le début du prêt à porter. « Avec la Révolution industrielle, le vêtement neuf bon marché a supplanté le vêtement usagé qui a, de fait, perdu sa valeur et s’est vu associé à la charité », remarque Émilie Pouillot-Ferrand.
Dans les années 2000, tout s’accélère : l’Organisation mondiale du commerce met fin aux quotas d’importation qui permettaient aux pays riches de protéger leurs industries textiles. Entre 2005 et 2009, 60 000 emplois sont supprimés, en France, dans le secteur textile-habillement-cuir. Les entreprises n’ont plus de contraintes pour délocaliser leur production, réduire leurs coûts de fabrication, faire pression sur leurs sous-traitants. Les collections ne se renouvellent plus deux fois par an mais dix, voire vingt fois. En 15 ans, la quantité de vêtements achetés a augmenté de 40 %, et leur durée d’utilisation a diminué d’un tiers. « L’industrie textile s’étant organisée pour dégrader la valeur que l’on porte à nos vêtements, on les jette presque aussi vite qu’ils sont achetés », souligne Émilie Pouillot-Ferrand. C’est ce qu’on appelle la fast fashion.
Pour éviter que les habits ne finissent enfouis ou incinérés, une « filière de responsabilité élargie du producteur » a été créée. À travers cet organisme agréé par l’État, les industriels financent (modestement) la collecte, le tri et le recyclage des textiles et chaussures, réalisés par des entreprises à but lucratif et des associations. Les produits collectés sont revendus tels quels, ou bien transformés en chiffons, en nouveaux textiles, en rembourrage de sièges automobiles, en isolant, en papier, ou encore en combustible.
Cette filière limite un peu le gaspillage, mais ne résout pas le problème : beaucoup trop de fringues sont fabriquées. L’industrie textile est responsable de 20 % des pollutions industrielles des eaux, utilise 4 % de l’eau potable disponible dans le monde, émet autant de gaz à effet de serre que les vols internationaux et le transport maritime réunis. Sans parler des conditions de travail déplorables et des salaires ridicules de ses ouvrières.
Favoriser la réparation
« Pour maintenir le réchauffement à moins de 1,5 °C, le secteur textile doit diviser ses émissions de gaz à effet de serre par trois d’ici 2050, écrit l’association En mode climat, qui réunit près de 600 entreprises françaises aux ambitions éthiques. Pour y arriver, nous, marques d’habillement, devons faire en sorte de réduire le volume de vêtements mis sur le marché, relocaliser la production où l’énergie est moins carbonée, et favoriser le ré-emploi des vêtements usagés. Mais aujourd’hui, quand nous nous engageons dans ce sens, nous sommes désavantagées. » Constatant que la majorité des industriels ne changeront pas d’eux-mêmes, l’association réclame des lois contraignantes. Elle propose notamment de mettre en place des taxes sur les vêtements à bas prix, de façon à ce qu’il devienne plus intéressant de réparer que d’acheter.
On part de loin ! Mais Jean-Luc Galli, directeur de la Ressourcerie de Haute-Provence, a envie d’être optimiste : « S’habiller de façon plus vertueuse ne nous coûte pas beaucoup en terme de confort, comparé au fait de limiter nos déplacements ou de manger différemment. Et, quand on voit les chiffres de l’industrie textile, c’est un gros levier de changement ».
Lisa Giachino
1 Recyclage et vie sociale des vêtements de seconde main, revue Critique, juin 2022, n° 901-902, éd. de Minuit.
2 Jef Klak n° 2, printemps-été 2015. Larissa Zakharova a écrit S’habiller à la soviétique. La mode et le dégel en URSS, éd. CNRS, 2012.
3 Réalisé en 2020 par l’ONG Irish Environmental Network et visible sur le site https://wecf-france.org
4 Terre Vivante, 2022.
5 Formes et échelles du commerce d’occasion au XIXe siècle. L’exemple du vêtement à Paris, Revue d’Histoire du XIXe siècle, n° 24, 2002.








