Vinted est une plateforme internet bien connue des jeunes générations, où l’on peut acheter et vendre des vêtements d’occasion. La start-up communique sur l’aspect durable de la seconde main. Or, Vinted est en réalité nocif pour la planète
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Vous ne connaissez pas Vinted ? Vous êtes sûrement né avant 1990 ! En effet, en 2020,
82% des 18-30 ans ont acheté un vêtement sur Vinted. Vinted, c’est une place de marché sur internet, comme Blablacar, sur laquelle les particuliers achètent et vendent non pas des trajets en voiture, mais leurs vêtements. Vinted ne vend donc pas des vêtements mais la mise en relation, en faisant payer les acheteurs. La plateforme compte 19 millions d’inscrits en France, 50 millions dans le monde. Autre chiffre hallucinant : il se vend, d’après la plateforme, deux vêtements par seconde sur Vinted, uniquement sur le marché hexagonal. Vu l’âge des utilisateurs, ce n’est qu’un début.
LA SPIRALE DU SLIP
La start-up créée par des Lituaniens appartient aujourd’hui à de grands fonds financiers états-uniens. Ces derniers spéculent sur le fait que la boîte va s’accaparer une grosse partie du marché du vêtement d’occasion en ligne, en train d’exploser.
On pourrait penser que ce qui est bon pour Vinted est bon pour la planète. Pourtant, est-ce vraiment plus écolo d’acheter d’occasion en ligne ?
Un jean neuf « coûte » 9.000 litres d’eau. Si on l’achète d’occasion, on ferait donc disparaître cette pollution. C’est vrai du point de vue de l’acheteur, certes. Mais la personne à qui on a acheté le jean va-t-elle rester en slip ? Que va-t-elle faire de l’argent gagné ? Certes, elle peut à son tour acheter des vêtements d’occasion, mais on voit vite l’impasse d’un tel raisonnement, puisque les nouveaux vendeurs vont à leur tour se retrouver en slip, etc. Il faudra, à un moment donné, acheter du neuf.Toutes choses égales par ailleurs, il n’y a donc aucune raison que le développement de l’économie circulaire à la sauce Vinted ait un impact à moyen terme sur la production des vêtements neufs, tout simplement parce que la seconde main n’a aucun impact sur la durée de vie physique des produits. Dit autrement, ce n’est pas parce qu’un jean est porté par dix personnes plutôt que par une seule que sa durée de vie sera dix fois plus longue.
EMMAÜS À LA POUBELLE ?
C’est ici qu ’intervient généralement l’argument massue suivant : dans la vraie vie, toutes les choses ne sont pas « égales par ailleurs ». Avec l’accélération de la mode, trop de vêtements seraient mis au rebut par leurs possesseurs s’ils n’étaient pas vendus
sur Vinted. Des tonnes de vêtements, victimes de la mode, seraient ainsi épargnés de l’enfouissement ou de l ’incinération, et verraient ainsi leur espérance de vie s’allonger. Là encore, ce raisonnement ne tient pas. À moins de considérer que les gens qui ne peuvent pas vendre préfèrent jeter plutôt que donner, ce qui est faux. Ainsi, Vinted ne détourne pas les vêtements des ordures ménagères, mais de l’économie reposant sur le don.
Conséquence : une organisation non-lucrative comme Emmaüs, qui fait vivre des milliers de personnes grâce à la collecte et au réemploi de dons, tire la sonnette d’alarme : « Plutôt que de nous donner des vêtements, les gens vont avoir pour premier réflexe d’essayer de les vendre sur les plates-formes. Cela induit une baisse de la qualité des dons qui pourrait mettre en péril notre modèle économique, lequel donne du travail à beaucoup de gens », s’inquiète Valérie Fayard, directrice générale déléguée de l’organisation.
SUR-CONSOMMER DU NEUF
Si on s ’arrêtait là, on pourrait considérer que le seul problème que pose Vinted est celui de la marchandisation d ’échanges qui auparavant étaient basés sur le don. L’impact environnemental serait minime à long terme, si on ferme les yeux – et qu’on se bouche le nez – sur la pollution liée à l’emballage, au transport et aux serveurs informatiques. Il y a cependant une différence de taille avec le modèle basé sur le don: l’argent généré par
la vente. Que devient-il ? Vinted, dont le business repose sur la multiplication des transactions, a conçu sa plateforme de façon à fermer la boucle en aval : éviter que les vendeurs achètent autre chose que des fringues avec l’argent gagné.
Avec le mécanisme de la « cagnotte » par lequel l’argent n’est pas reversé directement sur leur compte en banque, les vendeurs sont ainsi incités à acheter à leur tour, quitte à développer des comportements addictifs. Mais en amont, la boucle doit rester grande ouverte : le business de la plateforme sera d’autant plus juteux qu’il y aura beaucoup de produits échangés, et que ces produits seront quasi-neufs. Cela tombe bien : quand on sait que l’on peut revendre sur Vinted un produit neuf acheté en deux clics, on achète plus facilement du neuf !
Ainsi, selon une étude réalisée en 2019 (1), 70 % des utilisateurs qui revendent en seconde main le font pour augmenter leur pouvoir d’achat sur le marché de la première main. Ce n’est donc pas un hasard si l’on trouve énormément de produits quasi-neufs sur la plateforme. Ainsi, Vinted se pose en formidable incitateur à consommer du neuf, puisque l’acte d’achat est minoré, autant dans son pendant économique qu’environnemental : « Je pourrai toujours le revendre ; ça servira à quelqu’un d’autre. » Paradoxalement, même acheter sur Vinted n’est pas écolo, car l’achat incite les « vinties » à vendre toujours plus… donc à acheter toujours plus de neuf.
Conclusion : si l ’on ne v oit pas d’inconvénient à enrichir des spéculateurs, on utilisera Vinted pour acheter des fringues pas chères. Mais qu’on se le dise une fois pour toutes : Vinted est nocif pour la planète.
Fabien Ginisty
Illustration : © Nawal Carayol pour L’âdf
1 Réalisée par le cabinet Boston consulting group pour le compte de Vestiaire collective, un concurrent de Vinted.








