Le bon frometon, c’est l’art de faire du bon foin. Dans les arrières-côtes de Beaune en Côte-d’Or, Thomas Maurice guette ses prairies sèches à deux fois. Il hésite à trancher la parcelle sous la faucheuse pour sauver papillons, fleurs et jolis piafs.
Quand je fais les foins, je rabats les criquets progressivement pour ne pas les bousiller. Les autres agriculteurs me prendraient pour un fou s’ils me voyaient ! Je fais des détours et des détours en tracteur avec ma barre de 3-4 mètres pour laisser quelques orchidées sur pied, je galère à manœuvrer, je perds un temps fou ! » Installés au Gaec du Bôkin Cor (le nom d’un bouc qui joue des mauvais tours aux gens avec son violon magique), Thomas et Lorette ont une partie de leur ferme en zone Natura 2000. Ces pelouses sèches sont « magnifiques, même pas fertilisées, au détriment des rendements ».
Pour pimenter leurs fromages, les deux plantent 4000 mètres carrés d’aromatiques. Du serpolet, de la sauge, des fleurs de monarde, du thym citronné et de l’estragon qui enrobent les lactiques. Thomas ne fait pas pâturer ses 40 chèvres lorraines sur les chaumes avant fin août. Et ne fauche pas trop tôt dans la saison. Tout ça pour sauver la gentiane croisette, une élégante fleur en trompette d’un bleu presque ciel. Et l’insecte qui va avec : l’azuré de la croisette. Ce papillon va pondre sur la gentiane à la fin du mois de juin. La larve va alors se blottir dans le bouton fleuri de la fleur et le manger tranquillement. La chenille est récupérée par des fourmis et va se nourrir de leurs larves et de leur miellat, avant de s’envoler de ses propres ailes. « Ici, c’est de la caillasse, c’est pas fertile, pas rentable, lance l’éleveur qui a signé une convention avec le Conservatoire des espaces naturels pour protéger ailes et pétales. Mais moi, je suis trop content de voir des petites orchidées sur mes prairies. Il y a une quinzaine d’espèces chouettes à protéger sur la ferme ! »
Des haies pour les oiseaux remarquables
Au lieu de se balader avec le broyeur mécanique, Thomas préfère envoyer les chèvres au front pour défricher les pelouses. « S’il n’y a pas de petits élevages comme nous, il n’y a pas d’entretien et les milieux se ferment. » Le pâturage des bêtes profite à quelques oiseaux, comme l’alouette lulu, striée de marron et de beige, qui pond dans les pelouses sèches. Ou le circaète jean-le-blanc, un rapace planeur qui aime les milieux ouverts pour chasser serpents et autres reptiles. Le paysan ne vermifuge pas non plus ses biquettes. On ne retrouve donc pas de traces dans les crottes de chèvres. Or, plusieurs études montrent l’impact bien cra-cra des produits antiparasitaires sur « l’entomofaune coprophage ». Comprenez les bousiers et autres coléoptères qui viennent boulotter les excréments des ongulés. Un travail précieux qui permet de recycler la matière organique et de fertiliser les sols. La clé de voûte de toute la chaîne alimentaire. « Un jour, un technicien biodiversité a analysé une de mes prairies avec des carottes et tout. Il m’a dit “c’est pas de la fauche, c’est de la cueillette que tu fais”, sourit Thomas. Pourtant, c’était un terrain hyper pauvre. Comme je suis pas chaud de fertiliser mon sol, il m’a demandé : “mais t’es quoi toi au juste, éleveur ou conservateur ?” Je me suis trouvé emmerdé, je n’ai pas su lui répondre ! »
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