Longtemps, les relations entre espèces ont été vues à travers la concurrence et le parasitisme. La découverte de la symbiose permet de reconsidérer l’étude du vivant avec une perspective féministe.
« Nous sommes tout·es du lichen » : c’est le titre d’un article de la philosophe Olga Potot*, qui s’intéresse à la manière dont la découverte de la symbiose permet de reconsidérer l’étude du vivant, sous une perspective féministe. Longtemps, les relations entre espèces ont été vues presque uniquement à travers la concurrence et le parasitisme. Les symbioses étaient décrites comme des exceptions, voire des anomalies. Dans la relation algue-champignon qui constitue le lichen, le champignon était considéré comme un parasite, vivant aux dépens de l’algue.
À partir des années 1970, Lynn Margulis montre qu’il n’en est rien : l’algue synthétise des glucides, à partir desquels le champignon fabrique l’azote et les protéines utilisées par l’algue… De cette coopération, naît un nouvel organisme. Les travaux de la biologiste états-unienne dépassent le cas du lichen : « Tous les êtres vivants sont engagés dans des relations symbiotiques, y compris les humain·es, dont le corps contient au moins dix fois plus de bactéries symbiotiques que de cellules “propres” », souligne Olga Potot.
Ces symbioses ont souvent un rôle fonctionnel, voire vital, comme c’est le cas pour nos bactéries intestinales. Et certains biologistes estiment que les cellules seraient issues de la symbiose de différents organismes, ce qui pourrait jouer un rôle important dans les transferts de gènes. Ce changement de paradigme induit un autre regard sur l’individu. Classiquement, les sciences présentent l’être vivant comme un tout fermé, vulnérable aux incursions étrangères, dont chaque cellule s’organise autour d’un noyau qui est le siège des particularités génétiques individuelles. Reconnaître le rôle majeur de la symbiose vient bousculer les frontières entre « nous » et le reste.
« Pour Donna Haraway, biologiste et philosophe des sciences, féministe, nous devenons ce que nous sommes à travers les relations que nous entretenons avec ce qu’elle appelle nos espèces compagnes », écrit Olga Potot. Lynn Margulis a quant à elle substitué à la notion d’individu, « qui entretient l’idée mensongère d’un “moi” comme entité autonome de son environnement », celle d’holobionte. L’holobionte « désigne ce macro-organisme qui englobe un être et tous les vivants minuscules qui le composent ».
Les puissantes communautés bactériennes qui nous constituent – nous humanité, et le reste de l’environnement – font vivre en nous une histoire vieille de plusieurs milliards d’années. Affirmer le rôle de ces communautés dans les transferts de gènes et le processus de reproduction (un nouveau-né ne survivrait pas sans les bactéries qui l’accompagnent), peut aussi déboucher sur une conception moins binaire de la sexualité et de la parentalité, en accord avec certaines visions queer des relations entre les êtres vivants.
Lisa Giachino








